• C'est la nuit, quand elle est couchée dans la chambre conjugale, que le fantôme vient hanter la veuve. Terrifiée, elle demande l'aide de ses proches, qui confirment qu'il s'agit bien de la voix  du défunt. L'affaire prend une telle ampleur qu'un petit groupe de frères Prêcheurs se rend sur place, autour du prieur Jean Gobi. On allume des lanternes, dans l'obscurité nocturne de la maison, on récite des prières et on attend la voix. La veuve est en proie à la panique quand elle se fait entendre. L'esprit de Guy explique qu'il n'est pas démoniaque, qu'il est un bon esprit encore au Purgatoire. Il revient afin de mettre son épouse en garde contre les conséquences d'un mystérieux péché qu'ils ont commis tous deux, dans la chambre commune. 

    Quel est ce péché "indicible" perpétré dans le lit conjugal, qui justifie que Guy de Corvo alerte son épouse depuis l'autre monde ? Qu'ont-ils fait tous deux de si grave ? Le secret demeure. Les époux gardent le silence car ils estiment avoir avoué en confession... D'ailleurs, Jean Gobi ne s'en tient pas à cette indication d'ordre privé. Par une initiative extraordinaire, le prieur profite de pouvoir dialoguer avec le fantôme pour lui poser certaines questions. L'esprit de Guy est-il bon ou mauvais ? Guy est-il en présence de Dieu ? Dans quel lieu se trouve-t-il ? Comment les vivants peuvent-il aider les morts ? Comment gagner le salut ? Quelles sont les prérogatives des démons ? Et comment le fantôme peut-il bien parler sans avoir de bouche ? Etc...

      Le long et invraisemblable dialogue dure deux nuits. Puis, grâce à une hostie habilement cachée, Jean Gobi pratique sur le fantôme un exorcisme, qui garantit la sérénité à la veuve et à toute la communauté, ainsi que le maintien du fantôme dans l'autre monde. Ce que nous conservons de cette entrevue avec un spectre est une sorte de procès-verbal, voire un véritable traité, qui prend la forme sidérante d'un dialogue. Mais de cet interrogatoire, on fait un exemplum, c'est-à-dire un récit exemplaire à forme littéraire, qui permet d'aborder comme un fait divers, des question théologiques cruciales : le rôle de la confession, des indulgences, de la pénitence, des prières aux et pour les défunts, la question de la vision béatifique, mais surtout l'idéologie du Purgatoire, "invention" encore relativement récente.

    Dialogue avec un fantôme

      L'esprit profère même une théorie du double Purgatoire : le Purgatoire communs, où il passe le jour, et le Purgatoire particulier, où il se trouve la nuit. Dans son cas, ce second Purgatoire se trouve dans la chambre ou il a commis avec son épouse le fameux péché. L'intervention du fantôme n'est pas gratuite : le mort vient avertir les vivants et les inciter au repentir, tout en sollicitant leur suffrage pour alléger ses propres peines dans l'au-delà et connaitre in fine le salut.  

     

     


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    Priape est souvent réduit à la simple expression d'une érection. Cet emblème n'a absolument  aucune vocation à indiquer un lieu de débauche. Pourtant, le lupanar de Pompéi possède une belle fresque de Priape avec deux phallus. Cette double protection est de bon aloi dans ce lieu où l'on risque maladies, grossesses non désirée et mauvaises rencontres. Confondre Priape avec un dieu de l'érotisme, de l'amour ou de la sexualité est une grossière méprises qui consiste à ignorer le fait qu'il est hideux et vulgaire. Priape est tellement laid qu'il prête à rire. Les artistes rivalisent d'imagination pour charger la caricature du personnage en l'enlaidissant. Le dieu est affublé des traits disgracieux d'un nain difforme, grimaçant, chauve, bossu, famélique ou bedonnant. L'homme peut aussi prendre l'apparence d'un effrayant pygmée, étranger considéré comme un sauvage qui cumule tous les vices.

    Priape est malfaisant, vulgaire, puant, illettré, abominable et non civilisé. Dans certains cas, il chevauche son sexe qui se mue en horrible monstre, dont l'agressivité se retourne contre lui. D'autres artifices sont utilisés pour surprendre les superstitieux, comme dispositif conçu pour le faire apparaître soudainement. Priape est accompagné d'une lampe et de clochettes dont le bruit permet également de chasser le mauvais œil. La tradition romaine défend l'idée que le rire permet aussi d'écarter les maléfices. L'humour et la caricature participent du succès de la célébrité de ce dieu dont l'art de la défiguration concourt à déclencher un rictus salvateur.

    L'érection est arborée fièrement par tous les citoyens qui revendiquent explicitement leur appartenance à cette croyance populaire. Ils portent le phallus autour du cou sous la forme d'un bijou de famille. Ce talisman ostentatoire est fabriqué avec tous les types de matériaux : de l'or, de l'argent, de l'ambre, du bronze ou de l'os pour les plus démunis. Cette amulette accompagne les enfants pour les protéger de la mortalité infantile et des risques d'infertilité lors de l'adolescence. Les romains partagent la même conviction sincère selon laquelle Priape permet de protéger les défunts. Lors d'une rencontre inopinée avec un pénis, une jeune fille ne doit pas cacher sa honte, elle le chasse par un sourire qui désigne sa bonne éducation religieuse et sa connaissance de la tradition. Les Romains sont obsédés par les maléfices et c'est bien l'humour qui permet de les éloigner. Le rire et les plaisanteries sont de bon augure s'attirer la chance. Cette obsession conduit à exhiber le symbole viril pour implorer une protection pour tous les types de commerce. Il est surtout placé à des endroits où l'on peut rencontrer un danger potentiel (pont, route...) et sur les équipements liés à l'irrigation. Le membre turgescent est gravé, peint, sculpté sur tout type de bâtiments, qu'ils soient publics ou privés : remparts, thermes, amphithéâtres, tavernes...

    Dans tout l'empire, l'omniprésence de Priape s'impose au sein d'une religion polythéiste comme la source principale de toute une culture. Au quotidien, ce symbole ostensible rappelle le lien sacré qui unit l'homme aux dieux et la reproduction au sacré. La personnification du phallus divin devient un élément de décoration. L'étude des représentations permet de définir un art religieux, prouvant que les Romains sont très pratiquants. Assurément    

     

     

     

     

       

        


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  • Le mythe du pays de Cocagne fait son apparition en plein essor de la société médiéval. L'historien brésilien Hilârio Franco-Junior, qui a consacré une étude passionnante au mythe médiéval, date sa gestation dans la tradition orale du XIIè siècle et son apparition sous sa forme littéraire du milieu du XIIIè siècle. C'est Li Fabliau de Coquaigne, rédigé dans le nord de la France, qui, s'inspirant de nombreuses sources plus anciennes, propose la première et la plus complète description du monde à l’envers.

    Alors que l'Etat, de plus en plus présent, et l'Eglise dont le pouvoir ne cesse de croître, cherchent à réglementer et à encadrer tous les aspects de la vie, ce pays imaginaire émerge par réaction aux carcans sociaux, économiques et moraux qui figent la société. Le fabliau, en s'inscrivant pleinement dans la tradition carnavalesque, prend le contre-pied des valeurs qui s'imposent dans la société occidentale  le travail, le calendrier chrétien avec son rythme soutenu de fêtes et de jours ouvrables, de jeunes et de jours gras, la sexualité maîtrisée en vue de la seule procréation, la modération.

      Or, le pays de Cocagne est un haut lieu de l’inversion de ces valeurs. Ici, le travail, avec son lot d'efforts physiques et d'injustices dans la distribution, est banni à tout jamais. Au contraire, c'est le plus paresseux qui gagne le mieux sa vie. La sexualité débridée y est de rigueur et les sexes ont les même droits : Tout en chacun est libre de choisir le ou la partenaire qu'il souhaite. L'orgie permanente n'aboutit pas à la procréation. Mais celle-ci n'est pas nécessaire car, si personne ne naît dans le pays, personne n'y meurt. Le rythme naturel qui va de la naissance à la maturité, au déclin et à la disparition n'existe pas : il suffit de boire à la fontaine de Jouvence pour rester éternellement imberbe, au seuil de la maturité. Le pays de Cocagne ignore le temps ou, plutôt, il fait fi du temps exigeant : le fête permanente y est de mise et les plaisirs de la bouche font la loi.

         C'est la présence obsessionnelle de la nourriture qui permet à Jacques Le Goff de définir cette utopie médiéval comme le " mythe de la ripaille ". Si le Moyen Âge souffre d'une double frustration, le pays de Cocagne jouit d'une abondance sans limites. Et l'abondance est avant tout alimentaire. Ce n'est pas un hasard si l'on croit reconnaître dans le mot cocagne et ses analogue toute sorte de friandises, par exemple le provençal coca ou le néerlandais cockaenge (gâteau).

    La nature généreuse offre à l'homme tout ce dont il a besoin et bien davantage. Mieux encore, la nature se substitue à la culture. Les paysans et les cuisiniers n'ont pas à s'échiner : le vin coule en rivières, les broches et les côtelettes servent d'enclos aux champs de blé, les flans tombent en pluie trois fois par semaine. Les cerfs et la volaille, cuits sur la braise et en marmite, ne demandent qu'à être mangés ou emportés gratuitement. Les maisons mêmes sont comestibles : les toits sont faits de jambon et d'esturgeons et les poutres de saucisses. Les tables dressés font partie du paysage et n'attendent que les convives de tout état. La nature est si prolifique qu'elle fait pousser dans les champs des bourses pleines de sous - mais personne ne les ramasse car l'argent n'a pas cours. Et les drapiers et les cordonniers, ces rares travailleurs, imitent la nature en distribuant gracieusement des robes et des chaussures qui s'adaptent toutes seules aux clients. En homme du nord, l'auteur du fabliaux, un trouvère ou un goliard, exalte le chaud : la nourriture chaude, les vêtements chauds et le printemps éternel qui berce par sa douceur les habitants bienheureux du pays.    

     

     

     


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