• " Tout est nombre " affirmait il y a bien longtemps le sage de Samos, le mage de la géométrie, Pythagore. Pour lui, l'harmonie de l'Univers était contenue dans les nombres qui en constituaient les forces vitales. Parmi eux, le nombre 7 était tenu pour celui de la perfection et de fait, il occupa une place de choix dans le message sacré de la plupart des religions indo-européennes. 

    Bruxelles, à l'instar de la cité biblique de Jéricho entretint d'étranges rapports avec le chiffre 7. Pour plus d'un amateur de mystère, le plan et les édifices de la ville médiévale en témoignent délibérément. Jugez-en plutôt. Tout comme Rome, la cité étale ses quartiers sur 7 collines qui ont noms Mont-Saint-Michel, Coudenberg, Montagne-aux-herbes-potagères, Botanique, Mont des Arts, Sablon et Mont-Saint-Pierre. Egalement confondantes apparaissent les 7 routes et donc les 7 portes fortifiées par lesquelles la ville s'ouvrit au monde dès
    le XIIème siècle : portes Sainte-Catherine, Noire, Sainte-Gudule, Coudenberg, Saint-Jacques, Warmoepoort et Steenpoort. Pareillement, les 7 rue (Tête d'Or, Beurre, Etoile, Chair et pain, Hareng, Colline, Chapeliers) qui débouchent sur la Grand-Place la divisent en 7 blocs de bâtiments.

    Au cours du Moyen-Age, 7 lignages patriciens présidèrent aux destinées économiques et politiques de la capitale, détenant à la fois les 7 sièges scabinaux et les 7 clés de la ville. Ils comptèrent dans leur rangs plusieurs dizaines de membres et, comme les gentes de la Rome antique, étaient unis par les liens endogamiques. La propriété du sol urbain et la richesse liée au commerce furent indubitablement les agents constitutifs de cette caste très fermée, aux privilèges exorbitants, qui fut en quelque sorte la noblesse de la bourgeoisie. D'autres corrélations avec 7 existent encore, si bien qu'on peut difficilement nier que ce chiffre soit de près ou de loin lié au passé de Bruxelles.

       Hasard, coïncidence ou volonté délibérée, là réside toute la question. Si volonté il y eut, faut-il voir l'ombre portée de l'alchimie à qui  7 opérations sont nécessaires pour découvrir le secret de la pierre philosophale et de la transmutation du métal vil en or ? Ou, plus simplement, faut-il se souvenir que depuis les temps les plus anciens le chiffre 7 a tenu in rôle primordiale dans la pensée magique ? Il y a des millénaires que les hommes fascinés par leur place dans l'univers, observent le mouvement des planètes voisine de la Terre. Les astronomes de Mésopotamie semblent avoir été à la source du nombre 7 en dénombrant 5 des 8 planètes connues auxquelles, ils ajoutèrent le Soleil et la Lune. En fait, ce qui troubla profondément Chaldéens, Sumériens et Babyloniens, ce fut l"harmonie du mouvement de ces planètes par rapport aux étoiles fixes. De là à deifier ces astres il n'y eut qu'un pas que franchit toute la tradition religieuse de l'Antiquité jusque et y compris le christianisme et l'Islam. Nos jours de la semaine perpétuent le souvenir du plan divin de la Création : ils furent dédiés aux 7 divinités planétaires. Aux derniers siècles de la splendeur médiévale de Bruxelles, Paracelse croyait que 7 était le nombre de la spiritualité agissante, la vibration harmonique du monde des anges et de celui des hommes. Tout comme le croyaient sans doute les architectes de Bruxelles qui placèrent leur ville sous l'égide de ce nombre bénéfique.   

     

     


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  • La nekuia

    C'est Circé qui conseille le héros quant à la marche à suivre pour accomplir la nekuia, cette cérémonie qu'il ne faut pas confondre avec une descente aux Enfers : en effet, à aucun moment, et contrairement à d'autres héros comme Orphée, Ulysse ne franchit le Styx . Toutefois, afin d'attirer le célèbre devin, il va devoir se rendre en un endroit bien précis, en contact direct avec les Enfers mais appartenant au monde des vivants ; aux limites de l'océan, là où vit le peuple des Cimmériens. Le lieu n'a rien d'enviable puisque c'est aux yeux du poète une sorte d'antichambre des Enfers, un endroit dédaigné par la lumière où règnent le brouillard et les ténèbres.

    C'est à cet endroit qu'Ulysse va pouvoir réaliser le rituel qui lui permettra d'attirer les âmes des défunts : celui-ci commence par le creusement d'une fosse sacrificielle : le bothros. Sa valeur est claire : il s'agit à travers elle, d'entre directement en relation avec le monde infernal. Cette fosse constituera une sorte d'entrée ou de sortie pour les âmes qui vont être invoquées. Après son creusement ont lieu trois libations : la première de lait miellé, la deuxième de vin doux et enfin la troisième d'eau pure. Celles-ci ont un double objectif : attirer les âmes des défunts et s'en protéger. Homère leur adjoint de la farine blanche qui sera répandue au-dessus de la fosse. Même si cet acte est encore entouré de mystère, il n'y a aucun doute qu'en le réalisant Ulysse délimite le terrain qui sera concerné par le contact infernal et empêche du même coup que cette souillure ne s'étende.  

    Intervenaient ensuite les prières et les invocations qui précédaient le point culminant de la cérémonie, les sacrifices sanglants de la génisse et du bélier qu'exécute lui-même le roi d'Ithaque. 

    L'épisode se poursuit et on assiste alors à un véritable défilé d'ombres anonymes ou célèbres. Ulysse voit affluer vers lui, dans un mouvement angoissant, l'armée des "têtes sans force" : jeunes femmes, jeunes gens, vieillards usé par la vie, jeunes filles portant au coeur leur premier deuil guerriers nombreux, blessés par les lances de bronze et victimes d'Arès, qui portaient leurs armes sanglantes... Parmi elles, Ulysse reconnait en premier lieu l'âme d'Elpénor, condamné à errer ainsi car il est sans sépulture, puis cette d'Anticlée avant que n'apparaisse enfin Tirésias. Celui-ci va réaliser la prédiction sur la suite du voyage d'Ulysse mentionnant en particulier le châtiment des prétendants et le voyage terrestre en l'honneur de Poséidon.

    La nekuia

    Une nouvelle fois, Ulysse va croiser l'âme de sa mère Anticlée qui va lui faire le récit de ce qui s'est passé à Ithaque en son absence.
    Lui succède la série des "nobles femmes" qu'Ulysse questionne toutes, puis la série des héros de la guerre de Troie : Agamemnon, tout en l'avertissant des dangers qu'il encourt en rentrant chez lui, regrette de ne pas avoir revu son fils Oreste. Quant à Achille, il confesse avoir vainement préféré la gloire immortelle à une vie sans gloire et familiale. Retrouver ses compagnons défunts de la guerre de Troie rappelle alors à Ulysse sa grandeur héroïque mais lui fait prendre conscience en même temps de la valeur de la vie simple et sans exploits.

    Le défilé se termine enfin avec les damnés des Enfers et d'énumération de leurs souffrances, ce qui ne fait que confirmer l'impression laissée par la scène. Car, en définitive, la nekuia se révèle être le contre pied de la vision traditionnelle véhiculée au sujet de la mort : même pour les héros, il n'est plus question de mort glorieuse, de renommée et de félicité éternelle aux champs Elysées. Ulysse va ainsi comprendre ce qu'est la misérable condition des morts et combien est précieuse la vie.  

     

     

     


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    La chasse fantastique des vieux païens

    Le légendaire chrétien et son envers démoniaque tiennent une place de tout premier plan dans les chasses fantastiques. Ainsi en Dordogne , on rencontre une chasse dite " du roi David ". La Bible, d'ailleurs, est également mise à contribution en Normandie avec la chasse Caïn, et dans le Jura avec la chasse du roi Hérode. Caïn, l'éternel réprouvé, le meurtrier de son frère Abel, n'a de cesse qu'il ne fasse entendre sa plainte dans les gorges profondes et les landes désertes. De même Hérode, responsable du massacre des Innocents. Le ciel et la terre retentissent du tumulte de ces âmes damnées, comme pour rappeler aux vivants l'effroyable destin post mortem qui les attend s'ils s'écartent du droits chemin...

    Sur le même thème, notons-le, il existe aussi une chasse qui met en scène un prêtre et une religieuse anonymes, contraints à courir par monts et par vaux jusqu'à la fin des temps, en poussant des cris, pour avoir éprouvé l'un pour l'autre de coupables désirs.

    Dans les cas précédemment cités, la chasse fantastique se révèle, par conséquent, être un châtiment, un moyen d'expier des crimes. Il ne faudrait pas, néanmoins, en faire une règle générale : si, dans une optique chrétienne, le roi David fut un pécheur, il est loin d'être considéré comme un damné. On chante à Vêpres les psaumes dont il est l'auteur présumé ; davantage : selon les Écritures, de sa lignée naîtra Jésus-Christ, le Messie...

         Cette observation, qu'on n'a que trop négligée, devrait nous indiquer une autre piste. Ne serait-ce pas son titre de roi qui lui vaut d'être, avec  Hérode et quelques autres, en si mauvaise compagnie ?

    On le sait : sous l'Ancien Régime, les paysans détestaient les chasses à courre, tout d'abord parce qu'elles étaient un privilège réservé à la noblesse et qu'eux-même n'y pouvaient y participer, ensuite parce que les grandes véneries dévastaient souvent leurs terres. Autant que la guerre, la chasse était pour eux un fléau, qu'ils craignaient comme de la peste. Ce qui pourrait expliquer pourquoi une simple tempête, un ouragan se métamorphosait dans leur esprit en quelque chasse surnaturelle.

    La chasse fantastique des vieux païens

    Au surplus, la moindre partie de chasse de leurs seigneurs et maîtres provoquait en eux un lourd ressentiment, qui pesa plus qu'on ne pense dans le surgissement de certaines révoltes paysannes. Quoi d'étonnant, dès lors, qu'un nombre important de chasses fantastiques aient été imputées à d'anciens grands de ce monde passés dans la légende ? D'où ces appellations : chasses
    dites " du roi Arthur "

    Les habitants du Bourbonnais et des monts  du Forez, qui n'y vont pas par quatre chemins, n'en appellent même pas à un passé révolu. Ils nomment tout simplement ces chasses " menées royales ". Là, celui qui tint le rôle du roi est surnommé Gabriel le Loup, qui tel Attila de sinistre mémoire, piétine les moissons mûrissantes.

    Voilà qui est hautement significatif quant à la nature du sentiment que le peuple des campagnes vouait non pas, sans doute, à la personne du roi, mais à certains de ses représentants, dont c'est peu dire que les abus étaient mal tolérés...

    Ces considérations d'ordre purement sociologique sont toutefois insuffisantes si l'on veut rendre compte du phénomène dans sa diversité et dans son ampleur. C'est pourquoi il importe de s'interroger, après l'avoir fait pour les données historiques et culturelles immédiates qui n'expliquent pas tout, sur ce qui pourrait se cacher là-derrière d'autrement décisif...

    Dans ses ouvrages, Henri Dontenville a montré l'existence d'une mythologie française, qui nous viendrait, par-deçà la christianisation de la Gaule, d'un vieux fonds celtiques ou pré celtique - autrement dit : païen...

    Que le celtisme soit resté profondément ancré dans la mémoire collective, cela ne fait pas l'ombre d'un doute pour le sujet qui nous occupe, comme en témoignent, en dehors même de la Bretagne, tant de chasses relatives au roi Artus. Ce légendaire roi des Bretons, chanté dans les romans de la Table ronde, ne serait qu'assoupi dans son vieux manoir sur la presqu'île d'Avalon, et il profiterait de la nuit pour chasser à grand bruit, avec des chiens, des chevaux, des piqueurs...

    Par ailleurs, Déiré Monnier situe dans la forêt de la Serre, aux environs de Dole, la résidence druidique d'une mystérieuse dame blanche. " Le cachet du druidisme le plus pur est là, écrit-il. A ce lieu révéré se rattache encore les apparitions d'une dame blanche. Elle entretient des sons d'un joli olifant la chasse qu'elle conduit au milieu des nuages, au-dessus des bois agités par ses expéditions nocturnes. A ceux qui voudraient s'informer d'elle, nul doute qu'elle répondrait : " Certes, je suis bien la Diane de ces parages, mais je suis aussi la druidesse de cet antique sanctuaire ".

    La chasse fantastique des vieux païens

    Exemple, parmi tant d'autres, de lieux dans lesquels le paganisme s'est maintenu intact. Et cela est d'autant plus remarquable que lorsque les ancienne croyances se refusaient à disparaître, l'Eglise tenta d'en assimiler au moins certains élément en les portant soit au compte du Bien, soit au compte du Mal.

     Celtisme donc. Mais qu'en est-il des chasses Mesnie Helquin (Vosges), Hel-Chien (Manche), Herlequin ou Arquin (Indre-et-Loire) ? Amélie Bosquet , normande comme Gustave Flaubert, et son amie de toujours nous livrerait-elle la solution de cette énigme dans son ouvrage La Normandie merveilleuse ? Elle identifie tous ces curieux personnages, au nom se terminant par la syllabe " Quin ", à la mère Harpine ou Harquine, appelée aussi Chéserquine, et même, quelquefois, Proserpine...

    Il y a là plus qu'un rapprochement fortuit, puisque Henri Dontenville, par d'autres voies, et en se fondant sur des documents de loin antérieurs, en est arrivé à la conclusion que " sous le nom d'Herlequin apparaît un convoyeur des morts autant qu'un dieu infernal ". Compte tenu du fait que nous avons affaire à des traditions orale, les déformations qu'ont subies les nom ne doivent pas d'ailleurs nous dérouter outre mesure.

    Or qui est Proserpine ? C'est une déesse de la mythologie latine, honorée dans la Rome antique comme épouse du dieu des Enfers, Pluton. Et il est de fait que la mère Harpine, Harquine ou proserpine, dont Amélie Bosquet nous relate les méfaits, n'a pas sa pareille pour déterrer les morts dans les cimetières " afin, dit Mll Bosquet, d'en repaître sa bande maudite et d'assaisonner l'ennui d'une oisive et fatigante excursion "...

    Les agissements de ce singulier personnage ne sont rien que moins que répugnants. Qu'on en juge... Si, au moment où passe la troupe immonde à la recherche de son gibier de cadavres humains, quelque paysan s'avise de s'écrier : " Part en chasse ! ", il reçoit aussitôt, en réponse à sa demande sacrilège, un lambeau de chair humaine pourrie, que la mère Proserpine lui jette par la cheminée...

    Un jour, même, " certain villageois qui avait proféré ce souhait, raconte Amélie Bosquet, trouva le lendemain une moitié d'homme accrochée à sa porte. Ce gage funeste lui inspira autant de dégoût que d'horreur  : il veut s'en débarrasser au plus vite, et va le jeter à la rivière ; mais, à peine notre homme est-il de retour à sa maison qu'il retrouve la venaison diabolique suspendue à la même place. L'imprudent sent redoubler sa terreur, et avec elle un pressant besoin d'en finir avec ce don fatal. Un nouveau transport à la rivière n'a pas plus de succès que le premier. Le malheureux s'aigrit, s'exaspère : il commence vingt fois, cent fois le même voyage, sans s’arrêter de raisonner sur sa folie et l'inutilité de ses efforts : une persévérance implacable ramène toujours le fatal cadavre à la place assignée.o

    " A la fin, poussé à bout de lassitude, de désespoir, le pauvre villageois, se voit contraint de laisser le gibier infernal suspendu à sa maison, comme indice de ralliement pour les esprits malfaisants. Cependant, au moment où il s'y attendait le moins, c'est-à-dire neuf jours après sa mésaventure, Proserpine vint reprendre elle-même son présent dédaigné, suivant l'habitude qu'elle avait d'en agir
    ainsi. "

    On pourrait penser que cette histoire reste un cas isolé, et pour tout dire exceptionnel. Il n'en reste rien, en tout cas, dans les contrées de l'Europe du Nord et en Allemagne. Walter Scott mentionne le "fait" suivant : entendant passer un spectre redoutable dans la foret, un homme se mit à crier " Clück zu Falkenburg ! (Bonne chasse Falkenburg) 

    - Tu me souhaite une bonne chasse, répondit une voix rauque, tu partageras le gibier !... " Et peu après, une pièce corrompue de venaison tombant à ses pieds récompensa le téméraire...

    Si l'auteur d'Ivanhoé ne donne aucune précision sur la provenance exacte de la viande ainsi livrée, la nature de la chair rapportée de certaines chasses fantastiques ne prête en revanche à aucune équivoque. Dans les environs de Saalfeld, rapportent les frères Grimm, auraient habité de petits hommes et de petites femmes qui avaient pour métier de ramasser la mousse. Or, un chasseur invisible leur menait une guerre impitoyable. Assez incrédule, un paysan des environs eut l'idée de participer à cette chasse, afin d'en avoir le cœur net ; et pour ce faire, il hurla avec les chiens et les piqueurs. Le lendemain, quel ne fut pas son effroi de trouver accroché à sa porte, un quartier sanglant de ramasseuse de mousse !

    Le folklore est tout plein de semblables récits. Seulement, les historiens des mentalités les négligent, les folkloristes eux-même, tout en les répertoriant, se gardent bien de les analyser, où ne leur accordent qu'une valeur pittoresque... Auraient-ils peur d'avouer que le roi était nu ? Qu'après des siècles de christianisation intensive, l'Europe, en son fonds, est demeurée païenne, avec sa mythologie et ses valeurs propres restées inentamées ?

    La question peut et doit être posée.

     


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    Cris et chuchotements chez les fantômes

    Les défunts ne sont pas inaudibles, ni d'ailleurs forcément " aphones ", car il arrive aussi très souvent, dans l'Antiquité, que l'on entende des cris, des pleurs ou des gémissements sortir des tombeaux, tels ceux qui, selon l'historien Tacite, s’échappaient du tombeau de l'impératrice Agrippine, assassinée par son fils Néron au printemps 59. Le cri est d'ailleurs l'un des modes d'expression traditionnels des trépassés. Homère compare ainsi à des chauve-souris les âmes des prétendants de Pénélope, massacrés par Ulysse, et qui s'envolent aux Enfers avec de petits cris stridents, caractéristiques des spectres antiques.

    Les croyances touchant aux fantômes sont toutefois pétries de paradoxes, car on leur prête aussi très souvent la parole dans l'Antiquité. Ils s'expriment alors, selon les cas, d'une voix plus faible ou plus puissante que la normale. Les créatures surnaturelles sont presque toujours " sous " ou " surdéterminées " par rapport à la norme humaine. Dans une célèbre scène de nécromancie d'un roman d'Héliodore, un cadavre répond à sa mère - une horrible sorcière qui vient de la ranimer un court instant pour l'interroger sur le sort de son autre fils -  d'une voix sourde et rauque qui semble sortir de terre ou des profondeurs d'une caverne ". Ce qui rend en ce cas un filet de voix au défunts, ce sont certains breuvages seuls capables de leur rendre un moment force et vigueur - eau, lait et miel, vin ou sang - que les vivants offrent rituellement en libation aux morts. 

    Cris et chuchotements chez les fantômes

    Les esprits des morts savent aussi, quand ils le veulent, jouer des cordes vocales d'un être vivant comme d'un vulgaire instrument. Le sujet peut alors s'exprimer dans une langue inconnue ou avec une tout autre voix que la sienne, celle de l'esprit qui le possède comme dans un célèbre roman de Philostrate. Une mère éplorée s'y plaint de son fils de seize ans, qu'elle dit possédé depuis deux ans par un démon moqueur et menteur : 

    " C'est un très bel enfant, vous le voyez, eh bien ! un démon en est amoureux et il ne lui permet pas de garder toute sa raison ; il l'empêche d'aller à l'école, d'apprendre à tirer l'arc, et même de rester à la maison, et il l’entraîne dans des lieux déserts. Il n'a même plus sa propre voix, mais il fait entendre des sons rauques et caverneux, comme un homme adulte, et les yeux avec lesquels il regarde ne sont pas ses yeux. Tout cela me désole, je m'arrache les cheveux, et je cherche à ramener mon enfant, c'est tout naturel, mais il ne me reconnait pas. Quand j'ai eu l'intention de venir ici, le démon s'est révélé à moi par la bouche de mon enfant et il m'a dit qu'il était le fantôme d'un homme autrefois mort à la guerre, qu'à sa mort il était éperdument amoureux de sa femme, mais qu'elle avait fait offense au lit conjugal en épousant un autre homme trois jours après son décès. Il est devenu misogyne et il a élu domicile dans cet enfant. " 

    Simple démons de la puberté ou aliénation mentale ? On peut hésiter sur l'interprétation à donner aux symptômes décrits. Les Anciens, quant à eux, ne doutaient pas de leur origine, car les morts étaient, à leur yeux, des entités potentiellement dangereuses, capables de pénétrer dans le corps et l'esprit humains  et d'acculer leur victime à la folie. Les Romains disaient alors de l'être aliéné qu'il était larvatus, autrement dit "possédé par une larve", à savoir un "mal mort". On rendait en effet les mauvais esprits responsables de tous les phénomènes que l'on croyait "surnaturels", car inexpliqués, et inexplicables, par le savoir de l'époque : apoplexie, épilepsie, hystérie, impuissance ou stérilité, pestes et épidémies en tous genres. La science moderne les a élucidés depuis, ravalant bien souvent ces mauvais esprits au "simple" statut médical de virus ou de bactéries.

       Parmi eux, on compte aussi certains processus psychiques, en particulier celui du remords, auquel les Anciens avaient en quelque sorte donné une âme. Grecs et Romains étaient en effet convaincus que les esprits des morts venaient hanter les êtres qui leur avaient porté préjudice, comme le fantôme de la belle Cléonice : 

    " On raconte que Pausanias envoya chercher à des fins honteuses une jeune fille de Byzance d'illustre naissance, nommée Cléonice, et que ses parents, sous l'effet de la peur et de la contrainte, lui livrèrent leur enfant. Elle pria les serviteurs postés dans l'antichambre d'éteindre la lumière et, alors qu'elle s'avançait en silence dans l'obscurité vers le lit où Pausanias dormait déjà, elle trébucha et renversa la lampe par mégarde. Lui, réveillé en sursaut par le vacarme et croyant que c'était un ennemi qui l'attaquait, tira le poignard placé à son chevet et en frappa la jeune fille, qui s'écroula. Elle mourut de sa blessure et ne laissa plus, dès lors Pausanias en repos ; la nuit, son fantômes venait le hanter dans son sommeil et lui répétait avec rage ce vers épique : " Cours à ton châtiment : c'est un bien grand mal pour les hommes que la violence ". 

    On dit de nos jours que l'assassin revient toujours sur les lieux du crime ; dans l'Antiquité, c'est plutôt l'assassiné qui revenait sur les lieux du crime !    

     

     

     

     


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  • Un vent de folie balaya les Etats-Unis un jour d'octobre 1938. " C'est la fin du monde ! Préparez-vous à mourir ! ", criait une femme de Minneapolis en entrant dans une église. A Newark, dans le New Jersey, femmes, hommes et enfants couraient dans les rues, le visage couvert de serviettes humides pour se protéger contre les gaz et la fumée. A Pittsburgh, un homme arracha une bouteille de poison des mains de sa femme qui voulait se suicider. A Providence, les services d’électricité furent submergés de coups de téléphone : affolés, les habitants réclamaient le couvre-feu. Dans tout le pays, les services de police, les journeaux et les stations de radio se trouvèrent débordés. Les églises étaient pleine à craquer de fidèles qui n'avaient jamais prié avec autant de ferveur.

    A l'origine de cette hystérie collective, l'annonce faite à la radio qu'un engin spatial martien venait d'atterrir et que ses occupants se livraient à de terribles destructions. Ce "communiqué spécial" était en fait l'entrée en matière de l'adaptation radiophonique du célèbre roman de H.G. Wells, La Guerre des mondes, confiée à Orson Welles et à son Mercury Theatre of the air. Adaptation des plus réussies !

    Orson Welles avait su touché un public qui, dans son ensemble, était prêt à croire que Mars était habitée, car, depuis la fin du siècle dernier, certains astronomes affirmaient apercevoir des canaux à la surface du sol martien. Aux astronomes s'étaient bientôt joints les auteurs de science-fiction, qui firent de ces canaux le produit du'une civilisation avancée.  

    En 1938, les dernières recherches avaient pourtant démontré que les conditions martiennes ne permettaient pas une forme de vie avancée, mais tout au plus, la présence de micro organismes, de mousses ou de lichens. Malgré cela, le public préférait continuer à rêver aux belles princesses et aux bêtes à huit pattes des romans d'Edgar Rice Burroughs et à vivre d'innombrables aventures en compagnie du héros John Carter dans un monde sillonné d'un vaste réseau de canaux d'irrigation. Personne ne tenait à savoir qu'il n'y avait pas d'eau sur cette planète ni assez d'oxygène pour respirer.

    La fin du siècle dernier nous a appris beaucoup sur Mars, dont la couleur distinctive, visible même à l'oeil nu, lui a valu le surnom de "planète rouge". De toutes les planètes dont nous apercevons la surface, Mars est la plus proche de nous. A 228 millions de km du Soleil, elle en est plus éloignée que la Terre. Par voie de conséquence, l'année martienne est plus longue que la nôtre, environ le
    double : 22 mois et demi.

    Y a-t-il une vie sur mars ?

    D'un diamètre deux fois plus petit que celui de la Terre, il règne sur Mars une faible gravité : 40% de la nôtre. Un astronaute pèserait donc moins de la moitié de son poids terrestre. Son axe de rotation étant à peu près incliné comme celui de la Terre, la longueur du jour martien n'excède que de quarante minutes la longueur du jour terrestre. 

    Le télescope mit en évidence l'existence de brillantes calottes polaires dont la taille varie avec les saisons. Elles s'étendent, pendant la saison froide, alternativement à chaque pôle et diminuent de façon notable en été. A cause du manque d’appareils d'observation adéquats, on a cru longtemps que Mars était la réplique de la Terre. Par analogie, on assimilait les taches foncées à des océans et les régions ocres à des continents. 

    Fascinés par les ressemblances entre Mars et la Terre, certains astronomes de l'époque n'hésitèrent pas à affirmer que l'atmosphère et la gravité étaient comparables. Comme l'idée d'une vie martienne prenait de plus en plus corps, différents moyens de communication furent envisagés. Quelqu'un proposa par exemple, de dessiner de grands symboles géométriques qui seraient visibles de l'espace soit en plantant des ceintures d'arbres en Sibérie, ou encore en creusant des canaux dans le Sahara. On envisagea aussi d'allumer de grand feu ou d'envoyer des messages lumineux réfléchis par de vastes miroirs. Idées ingénieuses, certes, mais qui toutes restèrent à l'état de projets.  Ce n'est qu'avec l'invention de la radio que les tentatives de communications interplanétaires devinrent possibles.

    Lorsque en 1924 les deux planètes se trouvèrent très proches, les astronomes se mirent à l'écoute d'éventuels signaux  radio émis par Mars. Marconi n'avait-il pas, quelques années plus tôt, capté des signaux basse fréquences qui venaient peut-être de la planète rouge ? En fait, on pense maintenant qu'il s'agissait probablement de distorsions de transmissions terrestres.

    C'est en 1877 que Mars devint le centre d'un débat passionné. Cette année là, en effet, l'astronome italien Giovanni Schiaparelli établit une carte martienne qui révélait tout un "réseau de lignes ou de traits fins" qui quadrillaient la planète. Il les compara aux "fils les plus délicats d'une toile d'araignée" et on les nomma canali ("chenal" ou "lit de rivière" en italien). Mais ce mot fut très vite traduit par "caaux", ce qui sous-entendait l'intervention d'une intelligence évoluée. Schiaparelli dénombra 40 canaux de cette sorte en 1877.

    Carte de Mars par Giovanni Schiaparelli établie en 1877

    L'astronome américain Percival Lowell reprit les travaux de son confrère italien avec, toutefois, beaucoup moins de prudence quand à leur origine. Très vite, Lowell se forgea une idée de Mars bien précise : celle d'un monde plus ancien et devenu aride où les habitants avaient construit un réseau de fossés pour apporter l'eau des calottes polaires vers les récoltes des régions équatoriales.

     Plus prudent, Schiaparelli avait été le premier à faire remarquer que les régions sombres n'étaient pas forcément des océans, car si tel avait été le cas, le soleil se serait reflété à la surface. Aussi, lorsque des observateurs remarquèrent que des canaux traversaient ces taches sombres, ils changèrent d'avis. Il ne s'agissait plus d'océans mais d'étendues végétales. De la mousse ou du lichen, ou, selon Lowell, des plantations ou des cultures. Observation majeure à l'appui de cette hypothèse : ces régions sombres varient avec les saisons, donc selon le rythme de la végétation. 

    En fait, on sait maintenant qu'elles ne sont qu'une illusion d'optique créé par le contraste avec la couleur rouge des régions avoisinantes. Beaucoup d'astronomes restèrent toutefois convaincus qu'il s'agissait d'ancienne cuvettes marines. Lowell prétendit même avoir noté que, lorsque les calottes glacières fondaient et que l'eau affluait vers les récoltes, la végétation poussait et les taches sombres gagnaient sur le désert. Il établit des cartes de la surface de Mars où il reporta le système de canaux. Certains rayonnent à partir d'une "oasis" centrale ; d'autres se dédoublent.

    A ceux qui lui faisaient remarquer que des canaux seraient invisibles de la Terre, Lowell expliquait que chaque canal était bordé de vastes étendues de terre cultivées qui les rendaient visibles.

    Les idées de Percival Lowell n'avaient pas que des défenseurs. La contradiction la plus sérieuse fut apportée en 1907 par Alfred Russel Wallace, ami et collègue de Charles Darwin. Il démontra que les vues de Lowell étaient erronées , que les températures martiennes étaient trop basses et l'air trop sec pour que la vie existe, du moins, toute forme de vie évoluée. Au terme de ses recherches, il conclut que la planète était inhabitable et inhabitée.

     A l'aide de télescopes de lus en plus perfectionné, des "canaux" perdirent de leur belle régularité et apparurent comme une suite de points et de taches. Le rêve de la civilisation qui leur avait donné naissance s'évanouit peu à peu. Il fallut se rendre à l'évidence : les fameux canaux n'étaient que le produit d'une illusion d’optique.

    Mais, déjà, dès 1930, différents travaux avaient démontré que l'air martien était aussi raréfié que l'air terrestre à une altitude équivalente à de fois celle de l'Everest. Une atmosphère si réduite ne permet pas de garder la chaleur : Mars est une planète froide, où des créatures de la taille des hommes ne peuvent se développer.   

    Restait toutefois la possibilité d'une forme de vie moins évoluée. Cette question fut remise à l'ordre du jour avec l'apparition des premières sondes spatiales. En 1965, Mariner 4 envoya les premières photos du sol martien prises à 10 000 km de distance. A leur grande surprise, les astronomes découvrirent que Mars, avec ses cratères de 120 km de diamètre, ressemblait à la Lune. Par contre, des canaux ou de leurs créateurs, aucun signe.

    L’analyse des signaux émis par Mariner 4 révéla que l'atmosphère martienne est constituée principalement de dioxyde de carbone. La pression atmosphérique au sol représente moins d'un centième de la pression au sol terrestre. Les astronomes en conclurent que les températures ne devaient jamais dépasser 0° C et que le rayonnement ultraviolet devait être intense. En 1969, les sondes Mariner 6 et 7 confirmèrent cette vision d'un monde lunaire stérile.

    Y a-t-il une vie sur mars ?

    Ces missions portèrent un coup fatal à l'éventualité de la vie sur Mars. Toutefois, le vieux rêve resurgit en 1971 lorsque parut la première carte complète martienne, établie par Mariner 9 pendant son orbite autour de la planète. Une certaine forme de vie existait peut-être, ou avait existé... En effet, lorsque les orages de poussière qui balayaient la planète se furent apaisés, des pics montagneux très élevés apparurent : les sommets de gigantesques volcans. Le mont Olympe, le plus grand, mesure 24 km de haut et 560 km de diamètre. Apparurent aussi des vallées en méandre qui ressemblaient à d'anciens lits de rivière. Malheureusement, Mariner 9 ne photographia pas les régions géologiquement les plus intéressantes. Cependant, les photos ont apporté la réponse à l'énigme des taches sombres, dues à la présence d'une roche noire. Les variations d'apparence saisonnière sont le fait de nuages de poussière poussé par les vents.

     La présence de volcans sur le sol martien est une très bonne nouvelle pour les biologistes. Les éruptions volcaniques produisent de grandes quantités de gaz, constitués en majeure partie de vapeur d'eau, qui se condensent et tombent ensuite sous forme de pluie. Les lacs asséchés et les lits de rivière martiens s'expliqueraient-ils ainsi ? Ave une atmosphère plus dense, la planète a peut-être été aussi plus chaude. Il n'est donc pas impossible que toutes les conditions nécessaires à l'apparition de la vie aient un jour été réuies, une vie dont les restes sont peut-être encore enfouis sous les sables rouges.

    L'aventure martienne n'est peut-être pas terminée...    

      


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