• Afrique (L') des sociétés secrètes

     

    Les Européens, tout au long de la conquête de l'Afrique, ont dû faire face à des phénomènes troublants. L'un des plus connus a été la très étrange affaire des hommes-léopards qui a ensanglanté le Congo.

    Hommes, femmes, enfants, vieillards, personne ne paraît devoir être épargné. Les victimes, toujours des indigènes, sont attaquées lâchement, alors qu'elles ne sont pas en mesure de se défendre, de nuit comme de jour, en quelques endroit qu'elles se trouvent, dans leur case, dans leur champ, et même sur un chemin fréquenté.

    Non seulement le crime est commis de sorte que mort s'ensuive, mais il s'accompagne souvent de quelque horrible mutilation.

    Ainsi, dans un village proche de Stanley-ville, une femme pygmée nommée Basay est découverte assassinée, avec trois blessures de chaque côté du cou et le sein gauche tranché. Il n'est pas rare non plus qu'on ne retrouve de la victime que la tête ou l'un de ses membres, le reste du corps ayant été dévoré... sur les quelque 200 meurtres "aniotiques" (comme les appelle P.E. Joset, le grand spécialiste de ces questions) ayant fait l'objet d'enquêtes entre 1918 et 1947 de la part du seul Parquet général de Brazzaville, on ne dénombre pas moins de 42 cas avérés d'anthropophagie, 20 de mutilations précédées de tortures.

    Viols et profanations de sépultures après assassinat sont également très fréquents. Encore ne s'agit-il là que de cas dûment établis. Ce qui revient à dire qu'on est loin du compte. Dans la crainte de représailles, et aussi pour ne pas mêler les Blanc à ces affaires qui ne concernent, pensent-elles, que les Africains, les familles des victimes gardent jalousement le secret sur les forfaits commis, ou imputent la mort de leurs proches à des accidents (de chasse par exemple)

    Mais rien ne vaut le document brut si l'on veut avoir une petite idée des atrocités dont se sont rendus coupables les hommes-léopards. Voici donc une partie du rapport de l'autopsie pratiquée sur le cadavre d'une dénommée Atobi.

    "La tête est nettement séparée du corps par une incision de la peau et du tissus cellulaire sous-cutané, tantôt à forme circulaire, tantôt à forme ondulatoire, mais partout à bords nets, et opérée avec un instrument piquant ou tranchant.

    "Toutes les parties externes et internes du cou et de la nuque manque (peau, muscles, vertèbres cervicales, organes du tube digestif, de l'appareil respiratoire, etc.)

    "La tête dans sa plus grande partie, n'existe plus qu'à l'état de crâne osseux, ayant conservé cependant une partie du cuir chevelu à la région de la voûte, et dépourvue partout ailleurs du restant du cuir chevelu ainsi que de la totalité de la peau.

    "Le globe de l'œil droit persiste dans son orbite, celui de l'œil gauche manque.

    "Les deux oreilles manquent; la langue manque.

    "Conclusion : dans le cas de la prénommée, toutes les plaies décrites sont des plaies à bords nets, opérées par un instrument tranchant et piquant dirigé par une main criminelle.

    "Il ne peut être question de plaies occasionnées par un fauve et notamment par un léopard, c'est-à-dire de plaies par arrachement et lambeaux."

     

    Pour les médecins légistes, l'affaire, par conséquent, est entendue : ce sont des êtres humains qui sont à l'origine des massacres. Tous les rapports d'autopsies concluent dans ce sens. Les Noirs, du reste, connaissent suffisamment le milieu dans lequel ils vivent, savane, brousse ou forêt, pour ne pas se laisser prendre par surprise, ils repèrent vite les animaux dangereux, et les accidents sont l'exception.

    Qui étaient les hommes-panthères, les hommes-lions, les hommes-léopards qui hantèrent la chronique judiciaire pendant près d'un demi-siècle en Afrique noire ? Etaient-ce des êtres humains ayant subi une métamorphose ? Etaient-ce des possédés , d'infâmes criminels doublés d'anthropophage, ou bien des affiliés à des sociétés secrètes ? Si les Européens restaient perplexes devant leur forfaits, c'est que les intéressés n'avaient de cesse qu'ils n'aient entretenu la confusion sur leur mobile la confusion sur leur mobiles, et aussi sur les moyens qu'ils utilisaient pour parvenir à leur fins.

    Certes, au vu du matériel découvert par les enquêteurs, beaucoup de juges et d'administrateurs blancs en sont assez vite arrivés à la conviction que les hommes-fauves usent de simulacres. Ainsi, dès 1924, dans un ouvrage publié à Anvers, le docteur J. Maes décrit l'attirail complet d'un homme-léopard. Cette singulière panoplie comprend, entre autres, une paire de griffes en fer forgé, terminées par cinq lamelles très tranchantes, et imitant les pattes de l'animal totem. Elle se compose aussi d'un masque teinté de façon adéquate et d'un grand manteau parsemé de taches noires. Sept costume complet d'aniota sont conservés au Musée colonial de Tervuren.

    De son côté, l'officier de police judiciaire Lannoy a établi, en date du 27 août 1932, le procès-verbal suivant, que l'ion pet examiner dans ce qui reste des archives du Parquet général de Léopoldville. Il s'agit de la déclaration d'un nommé Kugana, qui, mis en confiance par l'enquêteur, a bien voulu faire une déposition.

    "Question : Décrivez-moi l'aniota que vous avez vu et les hommes qui l'accompagnaient.

    "Réponse : L'aniota portait autour du corps, c'est-à-dire depuis le cou jusqu'aux reins, une peau de léopard par devant le corps. Une autre peau pendait dans le dos. Le tout était retenu par du fil de fer. L'homme portait sur les yeux un masque fait d'écorce teintée. Sur la tête, quelque chose de blanc comme de la poudre. Autour des reins, un pagne d'écorce d'arbre comme tout les hommes en portent. Au bout des doigts, des crochets de fer, quatre par main. Sous son bras, l'aniota portait un grand couteau babali, appelé "mbotia". Après avoir tué ma femme, l'aniota remit son couteau sous son bras. Quand aux autres hommes qui l'accompagnaient, ils étaient habillés comme des hommes ordinaires."

    Interrogé par le même officier de police, un prévenu corrobore quatre mois plus tard à peu de chose près, la déposition de Kagana. Les aniota, dit-il, portent des couteux et des griffes aux doigts. " Ce sont des gants fait avec de l'écorce d'arbre comme les vêtements indigènes. Il y a cinq griffes par mains. Aux pieds, ils mettent du caoutchouc, coupé en forêt : ceci pour bien sauter et ne pas laisser de traces.

    "Sur le corps, les aniotas portent un vêtement fait en écorce battue, tachetée de blanc comme la peau du léopard ; mais on emploie plus la peau de ce fauve " Précisons que les hommes-léopards (comme tous les autres hommes fauves) se fabriquent des espèces de sandales dont la semelle est taillée de telle sorte qu'elle laissent sur le sol des empreintes semblables à celle de l'animal.

    Mais il ne fait pas faire des meurtres commis par les hommes-léopards des crimes de droits commun? C'est bien au contraire une manifestation religieuse destinée à réunir le monde des dieux à celui des vivants.

    En bref, si les hommes-léopards tuent, ce n'est pas par sadisme ni par gloutonnerie. Ce pourrait être pour un motif analogue à celui qi animait les Aztèques, quand ils se croyaient contraint d'immoler d'innocentes victimes "afin, pensaient-ils, de subvenir aux besoins en énergie du Soleil, faute de quoi la Terre se serait refroidie et le monde eut cessé d'être.

    Au substrat magico-religieux - avec ses rites d'initiations, ses aspects culturels, ses croyances, l'importance accordée aux fétiches, etc, - s'ajoutent toutefois, dans le phénomène aniotique, d'autres éléments propres aux sociétés secrètes. Selon l'ethnologue Marcel Mauss, le pouvoir politique n'est pas, on le sait, l'apanage exclusif des chefs ou des dirigeants officiels. Il existe aussi, dans toute société quelle qu'elle soit , des "gouvernements invisibles", qui "doublent" en quelque sorte (ou qui tentent de doubler) l'organisation politique reconnue. Les sociétés secrètes, il s'en faut, ne sont pas toutes, ni toujours, des organisations criminelles ou subversives.

    Elles peuvent avoir également, pour citer Mauss, "une fonction régulière". Si, par leur fonctionnement intérieur, ajoute l'ethnologue, ces sociétés sont tenues en secret, afin que rien de leur organisation ne transpire sur le plan officiel, leur fonction, elle, est publique ; et les sociétés secrètes initiatiques jouent un rôle de tout premier plan dans la société globale."

    Tel était le cas des confréries d'hommes-lions, -panthères, etc, dans l'Afrique noire traditionnelle, au moins avant la colonisation. Une prise de succession à l'intérieur d'une chefferie éclatait-elle ? Les initiés se réunissaient à l'écart de la communauté : ils accomplissaient les rituels requis pour entrer en communication avec les ancêtres, par l'intermédiaire de l'animal totem (léopard, lion, panthère, ou quelque autre fauve symbolisant pour eux les forces de la vie et de la mort.

    Lorsque le litige était réglé, la succession assurée et la cohésion sociale rétablie, ce qui n'allait pas sans violence, parfois, les aniota reprenaient leur place au sein de la communauté, en cherchant de ne pas se distinguer du commun des mortels. Mais le fait est que le contrôle qu'ils exerçaient sur certaines chefferies était grand.

    Dans un article paru dans Paper of the Peabody Museum en 1941, G.W. Harley mentionne l'emprise considérable des sociétés secrètes "criminelles sur la vie publique : "pour faire cesser les querelles de village ; pour juger, condamner, punir et même exécuter les malfaiteurs ; pour intensifier la ferveur religieuse dans les grandes occasion ; pour assurer la fertilité des champs et augmenter les récoltes ; pour construire des ponts, des lieux de culte et propager les savoir-faire artisanaux..."

    Le rôle que jouaient les sociétés secrètes était donc loin d'être toujours négatif. C'est semble-t-il, avec l'arrivée des Européens que les choses se gâtent. Les aniota et autres initiés ne peuvent supporter que leur compatriotes se soumettent à l'autorité des blancs ni que les chefs traditionnels, qui autrefois prenaient conseil auprès d'eux, obéissent à des administrateurs étranger.

    Dès lors, ils sont de plus en plus enclins à solliciter l'injustifiable. Ils s'enfoncent dans le terrorisme et la criminalité. Ils veulent certes défendre les valeurs de leur civilisation, mais en agissant de la sorte, ils s'isolent de plus en plus de la grande masse des Noirs.

    Il convient donc de considérer les atrocités commises par les hommes-léopard et autres comme un sursaut désespéré contre un changement historique inéluctable. Le choc qui résulte de la rencontre de deux civilisations est toujours dur. L'atteste, par exemple, ce qu'il est advenu des cultures amérindiennes sous la pression des Espagnols.

    Heureusement pour l'Afrique, le heurt a été moins rude. Mais il n'a été que trop sanglant.


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