• L’herbier magique des Anciens

     

    La liste serait longue des plantes qui, pour quelque raison, ont figuré au cours des siècles dans l’herbier magique. A la limite, tous les végétaux pourraient y prendre place, puisque aussi bien chacun d’eux participe pour une part, si modeste soit-elle, à la conception cosmogonique des sorciers, magiciens et alchimistes… Tous les végétaux, plus quelques autres, ces derniers ne devant leur existence qu’à la légende ou au mythe.

    Il en est ainsi de la très problématique « herbe qui rompt les cordes ». Lorsqu’un sorcier normand voulait se la procurer (pour se venger d’un ennemi ou pour tout autre usage), il entourait d’un filet le nid d’une pie. A son retour, l’oiseau, s’apercevant qu’il n pouvait rentrer chez lui, allait incontinent se pourvoir l’herbe enchanteresse. Et le sorcier de la lui dérober prestement…

    Dans le même ordre d’idée, une plante exotique d’existence tout aussi douteuse, appelée « abécédaire », était créditée d’un grand pouvoir contre la dyslexie . Elle était censée délier les langues les plus raides et rendre volubiles, bavards même, ls enfants les plus taciturnes.

    Pour être bien réels, d’autres végétaux n’en possèdent pas moins des propriétés surprenantes, du moins si l’on en croit ce qui s’en disait jusqu’au XVIIIe siècle et même bien au-delà, dans les milieux populaires : tailladés au couteau, certains chênes, par exemple, produisent un vin inestimable, celui-là même que le diable fait couler à flots pendant le banquet du sabbat. Selon G. Della Porta, l’yeuse rend craintifs les lions qui foulent son feuillage. Malgré son aspect inoffensif, affirmaient les premiers colons d’Amérique, le cactus-ourson bondit sur qui l’approche d’un peu près. Outre sa réputation de pousser une racine dans la bouche de chaque mort, l’if se signale par la nocivité de son ombrage… En quoi, d’ailleurs, il n’est pas le seul, puisqu’il est tout aussi dangereux de s’abriter à l’ombre de l’aguapa. Pour peu qu’on s’endorme nu sous cet arbre des Indes orientale, on enfle en effet tant et tant qu’on finit par éclater ! Et que dire de l’agave, qui, lorsqu’il est cultivé en Europe, ne fleurit qu’une fois tout ls cent ans, en provoquant une forte explosion ?

    En fait, dans l’univers magique et animiste où vit l’homme des civilisations traditionnelles, la flore tout entière est dotée de propriétés merveilleuse. Le végétal peut tenir son origine de Dieu ou du Diable, mais rien n’empêche non plu qu’il naisse de quelque accident tellurique. Lorsque Vichnou, par exemple, était tortue, la montagne qui était tombée sur son dos détacha de lui un grand nombre de poils, lesquels, jeté ensuite par la marée sur le rivage, y prirent racine et devinrent la plante appelée « darbha ».

    Les trois règnes (minéral, végétal, animal) n’étant pas ressentis comme cloisonnés, et les barrières entre les espèces n’étant pas connue, tout est encore possible : même la génération spontanée et la métamorphose. Témoin, ce qu’on a longtemps pensé du barometz : « Il pousse en Chine, écrit John de Mandeville au XIVe siècle, une sorte de fruits semblables à des gourdes. Lorsqu’ils sont mûrs, les indigènes les coupent en deux et y trouve un petit animal, bien vivant, en chair et en os, comme un agneau sans laine. Les hommes mangent et le fruit et la bête. J’ai goûté de ce fruit, qui est une merveille extraordinaire. »

    L’auteur, ici, ne fait qu’avaliser la fable de l’agneau végétal, propagée bien avant lui par le franciscain Oderic de Pordenone qui visita Ceylan et la Chine. Il n’empêche que cette croyance dura jusqu’au XIXe siècle. Parce que sa sève couleur de sang, ses quatre « membre » et sa tête roussâtre y faisaient songer, le barometz apparaissait tantôt comme une réplique du jidra (quadrupède fabuleux dont parle le Talmud), tantôt comme un arbre majestueux dont le fruits portaient de petits moutons vivants. Si l’on s’en rapporte à l’iconographie, le barometz, pourtant ne serait ien d’autre qu’un vulgaire cotonnier. Et Willy Ley, dans Animaux fabuleux, créatures imaginaires, de noter plaisamment : « On a jamais pu éclaircir le sort de ces animaux. Demeurent-ils sur l’arbre ou s’en vont-ils de leur côté ? Ce point est resté obscur… »

    Si le barometz fut longtemps considéré comme un arbre merveilleux et, somme toute, bénéfique, la globulaire, en revanche, était accusée des pires méfaits… Plutôt que d’y conduire leur troupeaux, les éleveurs provinciaux préféraient incendier les pâturages où végétait cet arbuste, pourtant si inoffensif… C’est que ses globes étaient réputés contenir des gnomes qui se jetaient sur le bétail, se longeaient dans les viscères et conduisaient très vite chèvres et vaches à un état mortel de consomption. A la suite de quoi, ces méchants lutins pénétraient dans le mas et s’acharnaient sur les porcs, les volailles et les autres petits animaux domestiques.

    Mais il arrive que les végétaux soient eux-mêmes capable, sans l’intermédiaire de qui que ce soit, d’avoir un comportement anthropomorphe. En ce cas, aucun des sentiments humains ne leur est interdit, pas même ma passion. « le désir vénérien est si vif chez le palmier femelle, dit G. Della Porta dans sa Magia naturalis, que celui-ci ne donnera relâche à son amoureux désir qu’après que le mâle aimé l’en aura consolé. » Il importe donc que l’on facilite leur « mariage »… La chose est aisée car les palmiers sont sensés comprendre le langage humain. La preuve en est que si un palmier ne porte pas de fruits, il se laisse convaincre quand on le menace de la hache. L’année suivante, ses branches ploieront sous le poids des dattes !

    Avec le drosera, appelé aussi « oreille du Diable » ou « rosée du soleil », la flore verse complètement dans l’occulte. Non que les botanistes nient l’existence du Drosera rotundifolia ou des autres espèces de la famille des Droséracées… Mais cette plante, continue dans les Charentes et en Sologne sous le nom de « matagot », inspirait toujours de la terreur. Parce que c’est une plante carnivore ? (Le drosera capture en effet des insectes grâce à ses spatules préhensibles). Cette particularité, toutefois, n’a guère été mentionnée qu’à partir du XVIIIe siècle, par Denis Diderot notamment, et il ne semble pas qu’elle ait eu sur la population des campagnes l’impact émotionnel qu’elle peut avoir sur nous.  

    En revanche, les alchimistes et les magiciens virent dans la faculté que le drocera a de rester humide, même sous les traits ardents du soleil, le signe de quelques fabuleux pouvoir. C’est pourquoi, ils recueillaient sa rosée, l’ »eau de feu », qui servait à leurs travaux occultes. A l’instar des herbes dites « de Saint-Jean », le matagot était récolté au solstice d’été, au moment où, les jours étant les plus long de l’année, les plantes s’étaient gorgées de soleil et étaient censées avoir potentialiser sa quintessence. La cueillette se faisait à minuit, t on s’y rendait à reculons, dans la crainte d’être suivis par le Diable. On tenait à lui disputer une herbe aussi étrange, mais sans prendre trop de risque.

    Un seul pied de drosera dans une ferme n’était-il pas capable d’y répandre une fièvre pernicieuse ? Ne disait-on pas qu’il était phosphorescent la nuit ? Quiconque se frottait les pieds de son suc pouvait en outre marcher sans fatigue des journées entières. Prodige qui se retournait contre le malheureux qui, par mégarde, marchait sur le drosera : il était condamné à errer indéfiniment par monts et par vaux sans pouvoir retrouver son chemin.

    Passons rapidement sur tant d’herbe qui, comme le drosera, firent partie de la panoplie des sorciers et autres prospecteurs de l’occulte : aubépine, dont ls épines servaient à l’envoûtement sur poupée dagyde : bourrache, tant prisée par le Grand Albert ; gui, qui, entre autres merveilles, permet d’ouvrir les portes les mieux verrouillées ; orchidée, dont les nombreuses variétés aux surnoms évocateurs : « folle femelle », « satyre fétide », rognons de prêtre », disent assez l’emploi qu’on en faisait dans la préparation des philtres d’amour ; jusquiame noire et datura, lesquelles servaient aussi bien comme dangereux aphrodisiaque que comme moyen de locomotion pour se rendre au sabbat ; aconit, belladone, ergot du seigle, tellement toxiques qu’il n’en fallait pas beaucoup pour que les filtres qui en contenaient vous fassent passer de vie à trépas…

    Et terminons ce court inventaire en nous arrêtant quelque temps sur la plante la plus extraordinaire qui soit ; la célèbre mandragore, capable selon la tradition de guérir toutes les maladies, de rompre charmes et sortilèges, de dévoiler l’avenir, de changer le plomb en or et de produire mille et une autres merveilles…

    Depuis la plus haute Antiquité, la mandragore a en effet été créditée de toutes sortes de propriétés prodigieuses. S’il est douteux que les Egyptiens en aient fait une plante sacrée, le fait est sûr pour ce qui concerne les Assyriens, comme l’a prouvé Dawson en 1925. Sous la dénomination de « pomme » ou d’ « herbe d’amour », la Bible montre l’importance qu’on lui accordait comme gage d’amour. Homère, déjà, mentionne les difficultés de son arrachage. En l’appelant anthropomorphon ou anthropomorphos, Pythagore et Théophraste font plus que marquer ses vertus thérapeutiques sur lesquelles d’ailleurs, s’étendront abondamment Hippocrate, Celse, Discoride, Pline et beaucoup d’autres. Columelle ne craint pas d’affirmer que la mandragore est d’essence à demi humaine.

    Davantage : un chercheur anglais du début du XXe siècle, J. Budge, a mis au jour dans sa Syrian anatomy, différents textes syriaques qui font de la fameuse racine non seulement la première en date de toutes les plantes de la création, mais une sorte d’entité surnaturelle qu’on encense comme une divinité.

    Qu’est-ce qui valait donc à cette Solanacée une telle réputation ? Est-ce sa toxicité ? Ne serait-ce pas plutôt sa ressemblance avec l’homonculus, petit homme que les alchimistes, dans leur quête prométhéenne, tentaient de fabriquer à partir de sperme et de sang ? Le fait est que partout en Europe, on la recherchait surtout sous les gibets, là où les pendus, avant de mourir, avaient répandu dans un dernier spasme leur sperme.

    Dès le 1er siècle de l’ère chrétienne, l’historien hellénisant Flavius Josèphe avait déjà décrit sa cueillette, qui ne connaitra guère de modifications par la suite, comme on peut s’en rendre compte par ce qu’en rapportent les frères Grimm au XIXe siècle : « Il y a de grands dangers à l’arracher de terre, écrivent-ils, attendu que quand on l’a déracinée, elle pousse des gémissements et des hurlements si épouvantables que celui qui la déchausse meurt sur-le-champ. Aussi, pour l’obtenir, procède-t-on de la manière suivante : le vendredi, avant le lever du soleil, après s’être bien bouché les oreilles avec du coton, on sort, accompagné d’un chien tout noir ; on fait trois croix sur la mandragore, puis on ôte la terre tout autour. On l’attache ensuite avec une ficelle à la queue du chien et l’on court à toute jambes. Le chien suit et arrache la racine, mais tombe mort aussitôt »

    Cela fait, on entoure la mandragore de prévenances, on la cajole, pour qu’elle répondre à vos questions concernant l’avenir, vous donne la santé et le bonheur, vous apporte la fortune et multiplie les pièces d’or que vous placerez sous elle…

    On le voit : la mandragore est une plante qui possède omniscience et toute-puissance. Reste à savoir si certains animaux ne seraient pas logés à la même enseigne. Existe-t-il un bestiaire occulte ?  


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