• L'étrange univers des alchimistes

     

    L'étrange univers des alchimistes

    En l'an de grâce 1666, deux jours après Noël un étrange visiteur à l’aspect peu engagent, se présente au logis de Friedrich Johann Schweitzer, un médecin du prince Orange : " de taille moyenne, il avait un vidage plutôt allongé, légèrement grêlé de petite vérole, une chevelure sombre, sans aucune trace de frisure, et un menton imberbe. Il pouvait avoir 42 ou 43 ans et était natif des provinces du Nord. " Comme on peut le voir, l'éminent chirurgien, auteur de plusieurs traités de botanique et de médecine, était un observateur aussi attentif qu'objectif.

    Après avoir échangé quelques banalités d'usage, l'inconnu demande soudain à Schweitzer  s'il se croit capable de reconnaître la pierre philosophale si on lui mettait devant les yeux. Singulière question ! 
    La pierre philosophale, dont les alchimistes cherchaient à percer le secret, avait, disait-on, le pouvoir de changer en or les métaux ordinaires. Sous une forme liquide, la même fabuleuse substance, dite "élixir de longue vie", était réputée guérir tous les maux et assurer une extraordinaire longévité.


    C'est alors que le visiteur sort de son gousset une petite boite d'ivoire. A l'intérieur se trouvent trois morceaux d'une matière pesante et translucide, d'une pâle couleur soufrée, chacun de la taille d'une petite noix. 

       Voici, affirme l'étranger, la précieuse substance dont les alchimistes ont si longtemps cherché le secret ". 

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    Schweitzer s'empare de l'une des pierres pour l'examiner et supplie son interlocuteur de lui en laisser un fragment et devant son refus il parvient néanmoins à en détacher un minuscule éclat avec son ongle.


    Dès le départ de son visiteur qui lui promis de revenir dans une quinzaine, il se précipite dans son laboratoire pour faire fondre un peu de plomb dans son creuset, et y ajouter une parcelle de ce qu'il a dérobé. Le métal ne se change pas en or : " La plus grande partie de la masse de plomb en fusion se répandit, et il ne resta au fond du creuset qu'une sorte de dépôt vitreux"

    Notre chirurgien attend donc avec impatience le retour de son mystérieux visiteur - sans trop y  croire, toutefois.  Pourtant trois semaines après cette première entrevue, l'étranger est devant Schweitzer. Il refuse tout d'abord de laisser le médecin contempler encore une fois la prétendue pierre philosophale, puis il se laisse fléchir. " Il m'en donna alors une infime quantité, guère plus grosse qu'une graine d’œillette ou de navet, en me disant : " Reçoit une parcelle de cet inestimable trésor, pour lequel les rois et les princes de la terre donneraient leurs biens les plus précieux ". 

    Pour le moins ingrat,  Schweitzer fait remarquer qu'il n'y a pas là de quoi transmuter en or plus de quatre grains de plomb. Courroucé, l'inconnu lui reprend des mains et lui coupe en deux, jetant l'une des moitiés das l'âtre en s'écriant : " Même ceci est encore suffisant pour toi ! "

     Schweitzer lui avoue alors son précédent larcin ainsi que l'échec de sa première tentative. L'étranger éclate d'un rire sardonique et déclare :

    " Tu es certes plus habile à dérober le bien d'autrui qu'à préparer tes drogues. Sinon tu aurais su qu'il était nécessaire d'enrober cette substance de cire vierge afin qu'elle ne soit pas corrompue par les vapeurs délétère du plomb. De la sorte, elle aurait pu pénétrer au cœur même du métal et le changer en or ".

      Il promis de revenir à 9 heure le lendemain matin pour lui enseigner la méthode à suivre. " Mais je ne le revis pas le lendemain, pas plus que les jours suivants. la seule nouvelle que j'en eus ce jour-là fut un billet reçu à 9h30 ou il s'excusait d'être retenu par des affaires pressantes et où il m'assurait qu'il viendrait à 3 heures de l'après-midi. Il ne vint pas davantage, et je n'ai pas eu de ses nouvelles depuis lors. Sur quoi, je commençais à éprouver de sérieux doutes à propos de cette aventure. Et j'aurais sans doute renoncé si ma femme, ce soir-là, ne m'avait harcelé pour que je tente encore une expérience, me disant qu'elle ne trouverait pas de repos que je n'aie fait encore une tentative. La voyant ainsi tourmentée, j'ordonnai qu'on allumât le feu dans mon laboratoire, en pensant en moi-même : " Hélas, les belles paroles de cet homme se révéleront sans doute vaines et trompeuses... "


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    " Ma femme entoura la précieuse matière de cire vierge et je préparai une once et six drachmes de vieux plomb que je mis à chauffer dans un creuset. Quand le plomb commença à fondre, ma femme y ajouta la boulette de cire refermant ladite substance. Il se produisit alors un bouillonnement intense, accompagné de sifflements, si bien qu'au bout d'un quart d'heure la totalité de la masse de plomb s'était transformée en or fin ".


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    Le lendemain, le philosophe Spinoza, qui demeure non, loin de là, viens examiner l'or ainsi obtenu, et il se déclare convaincu de la sincérité de Schweitzer. Puis c'est à l"essayeur" patenté de la province que l'on demande de vérifier le titre du métal, que l'orfèvre Buectel soumet à divers tests. Les résultats sont concluants : c'est bien de l'or, et du meilleur qui aloi.

    La bonne foi de Schweitzer ne peut guère être mise en doute. Ce médecin réputé, cet esprit scientifique était incontestablement un observateur objectif, peu suspect de fraude ou de mystification. Et cependant ce que nous savons aujourd'hui de la structure de la matière nous interdit évidemment de croire à la possibilité d'une telle transmutation

     Schweitzer n'est d'ailleurs pas le seul savant de son temps qui crut fermement à l'existence de la pierre philosophale. D'autres hommes de science éminents ont affirmé avoir réalisé - ou vu de leurs propres yeux - la transmutation des métaux en or.


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    Tel est le cas du grand chimiste flamand Jan Baptist Van Helmont, qui fut notamment le premier à affirmer qu'il existait de nombreux autres gaz (il est d'ailleurs l'inventeur du mot gaz dériver du mot chaos.

    Quelque vingt ans avant que le mystérieux étranger ne rendit visite à  Schweitzer, il écrivait : 

    " A la vérité, je l'ai contemplée de mes propres yeux et à plusieurs reprises, et je l'ai tenue de mes mains . De cette matière pesante, couleur de safran pilé et brillant de de mille facettes comme de la poudre de verre, il me fut donné l'équivalent d'un quart de grain (soit 16 mg)... j'ajoutais cet ingrédient à huit onces de vif argent (mercure) que j'avais fait chauffer dans un creuset. La masse de vif-argent entra alors en effervescence puis se solidifia immédiatement, offrant l'aspect d'un magna jaunâtre. une fois transvasé hors du creuset et refroidi à l'aide du soufflet, ce bloc compact se révéla être de l'or le plus pur. Après vérification, j'en trouvais huit onces et quelques onze grains "

    Van Helmont fut si impressionné par ce résultat qu'il décida de baptiser son jeune fils Mercure.

    A la même époque, Johann Rudolf Glauber, célèbre physicien et chimiste allemand, pensa avoir découvert l'un des ingrédient de la pierre philosophale dans les eaux thermales de la station où il suivait une cure. La substance qu'il avait isolée - et que nous appelons depuis " sel de Glauber " n'était en fait que le très banal sulfate de sodium, réputé pour ses propriétés laxatives mais tout à fait inapte à transformer un quelconque métal en or ! Il est vrai que les plus éminents savants étaient alors convaincus que la transmutation des métaux était réalisable.  Et, parmi eux, Sir Isaac Newton, Descartes, esprit rationnel s'il en fut, et Leibniz. Robert Boyle lui-même, qui, dans son ouvrage The Sceptical Chimist, démontrait l'arbitraire de la théorie aristolélicienne des éléments demeura néanmoins persuadé qu'il était possible de transformer les métaux en or. 

       Il s'agit là d'un très ancien concept, qui plonge ses racines dans les premiers ages de l'humanité et qui fût transmit à l'Europe médiéval par les Arabes. Lorsqu'ils envahirent l'Égypte au VIIe siècle avant notre ère, ils découvrirent que les Égyptiens étaient passés maître dans l'art de l'orfèvrerie qu'ils baptisèrent al-kimiya. C'est l'une des hypothèses proposées de l'origine du terme "Alchimie".

    En explorant la fameuse bibliothèque Alexandrie ils découvrirent les ouvrages des philosophes grec, et en particulier ceux d'Aristote qui vivaient au IVe siècle avant notre ère et que l'on peut considérer comme le premier grand savant occidental. Les précieux manuscrits furent recopiés, puis traduits et se répandirent dans l'ensemble du monde arabe.


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    Les théorie d'Aristote reposent sur l'unité du principe de la " matière " qui ne possède elle même aucune activité physique spécifique mais à laquelle peuvent être imprimé différentes forme. Notons que par le terme " forme " il n'entend pas seulement les contours concrets, mais toutes les propriétés physiques ou chimiques caractéristiques d'un corps ou d'une substance. Les propriétés peuvent se résumer en 4 caractères essentiels : L'humidité, la sécheresse, le chaud et le froid qui sont incarnés par les 4 éléments : le feux (qui est chaud et sec), l'air (qui est chaud et humide : vapeur) , l'eau (froide et humide) et la terre (froide et sèche).

    A partir de cette conception du monde sensible, on arrive logiquement à l'idée que chaque substance spécifiques résultent de la combinaison des 4 éléments de base, dans des proportion variable. Prenons l'exemple d'une bûche de bois vert mise dans le feu : sous l'effet de la chaleur, on voit tout d'abord se condenser à la surface du bois de fine gouttelettes d'eau qui ne tardent pas à se transformer en vapeur. Puis le bois se consume, donnant donc apparemment naissance aux flammes. Enfin, à la fin de la combustion, il restera des cendres, c'est-à-dire de la " terre ".  A partir de là, on peut donc aisément imaginer la transformation d'une substance en une autre : il suffit de modifier - par addition ou soustraction - les proportions des différent éléments.

    Les Arabes avaient été impressionnés par l'extrême habilités des anciens orfèvres égyptiens, qui étaient notamment capables de traiter et de colorer certains métaux usuels de manière à leur donner l'apparence de l'or. Ils en déduisirent que les clefs de leur savoir résidaient dans l'application des théories  d'Aristote, et ils entreprirent à leur tour de longues et patientes recherches en vue de retrouver les secrets des Anciens... Pendant des siècles, les savants arabes allaient effectuer des expériences dans ce sens. Au cours de leur travaux, ils découvriront nombre de propriétés et de lois qui constitueront les rudiments de la chimie moderne, mais ne parviendront jamais à changer en or un quelconque métal. Toutefois, l'un de ces philosophes et savant arabes, Jabir Ibn Hayyan, apportera une contribution importante à la doctrine alchimique.

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    Selon Aristote, la fumée se dégageant lors de la combustion se rattachait par sa nature à la terre, par opposition à la vapeur se dégageant au cours de l'ébullition : les minéraux ou les pierres, dont la structure n'est pas modifiée par le feu, relèveraient donc du même principe terrestre, tandis que les métaux, qui se liquéfient, devraient être associés à la vapeur.

    Jabir suggéra pour sa part que la vapeur produite par un liquide en ébullition représentait un état intermédiaire entre l'air et l'eau : la vapeur pourrait se transformer en un nouvel élément qu'il appela "Mercure ", terme qui ne désigne pas le métal que nous connaissons, mais une substance idéale réunissant les qualités de brillances et de fluidité. De même , la fumée constituerait un état transitoire entre la terre et l'air et serait susceptible de se transformer en " soufre " présentant à la fois les avantages de la terre et des matières combustibles. Selon cette théorie, les différents minéraux et métaux présent sur terre résulteraient de combinaisons variées de soufre et de mercure.

    Jabir, poursuivant ses recherches,entreprit de distiller les matières organiques les plus diverses (animale ou végétale). dans tous les cas, il obtint d'abord un liquide (qu'il identifia à l'eau), puis une "huile" (qui étant chaud et humide, devait être rattaché à l'air), puis une substance colorée et combustible (pouvant être considérée comme du feu), et un résidu noirâtre, appartenant à l'élément terre. Il pensa donc avoir isolé les quatre éléments d'Aristote.

    Il décida alors de " purifier " chacun de ces quatre éléments afin d'en isoler chaque " qualité " spécifique. En distillant l'eau 700 fois de suite, il obtint, nous dit-il, une substance blanche et brillante se cristallisant comme le sel. Il pensait avoir mis en évidence le " froid intrinsèque ". De même, il entreprit d'isoler le " principe humide "à partir de l'huile obtenue et le " principe sec " à partir du résidu noir de nature terrestre. Quand au " principe chaud ", isolé de l'élément coloré, il le décrivit comme une substance rouge, transparente et brillante.

    C'est cette substance que les alchimistes européens appelleront " Pierre Philosophale "

     


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