• Raspoutine - Le personnage

     

    Raspoutine

    Le mystère n'a jamais cessé d'entourer le vie de Grigori Raspoutine.
    Quant à sa mort, elle n'est qu'un point d'interrogation noyé dans les eaux glacés de la Neva. Pour beaucoup, il n'était qu'un vulgaire escroc, un moujik vicieux et débauché qui se servit de la haute société russe pour assouvir ses instincts les plus bas et ses ambitions les plus folles.

    Cet homme avait littéralement envoûté le tsar et la tsarine au point de se faire obéir aveuglément et de gouverner l'Empire russe selon ses caprices. Son influence a été une des causes de la chute de Nicolas II.

    Et puis que penser de son pouvoir d'arrêter et de guérir les hémorragies contre lesquelles la médecine s'avouait impuissantes ? Comment peut-on aussi expliquer sa résistance à un des pus terribles poisons ?

    Raspoutine - Le personnage

    La Russie a haï Raspoutine plus qu'aucun homme au monde, et pourtant, quelque part, il fait partie de l'âme russe, au point qu'on imagine mal un tel personnage en France ou en Angleterre. Pour certains, Raspoutine a survécu au cyanure de potassium et aux balles du prince Ioussoupov : un jour, il reviendra conduire la Russie vers l'Apocalypse rouge et blanche, " sang et neige ", qui est, depuis toujours, son ultime destin.

    Grigori Iefimovitch Raspoutine est né aux environs de 1870 dans une très humble famille du village de Pokrovskoïe. Le jeune garçon reçut rapidement de ses camarades le surnom de " Raspoutine " particulièrement significatif de cette époque de son existence et étrangement prophétique pour la suite : en argot rural, " Raspoutine " veut dire " fornicateur ", " paillard ", " crapuleux ". Régulièrement rossé par les pères de familles dont il troussait les filles avec une belle santé, fouetté publiquement plusieurs fois par mesure de police, Raspoutine ne s'ennuyait pas à Pokrovskoïe.

    Raspoutine - Le personnage

    Qui eût décelé, dans ce tempérament de feu, un penchant affirmé pour les choses de la religion ? Pourtant l'exhortation d'un prêtre qu'il menait en charrette au fameux sanctuaire d'Abalaksk, lui révéla la force jusqu'à ce jour méconnue de ses instincts mystiques. Une apparition de la Vierge acheva de la convaincre qu'il avait trouvé son chemin de Damas ; désormais, il s'engagerait sur les voies du salut.

    Quand, enfin, une voix intérieure impérieuse lui certifia que, malgré ses abominables péchés, la Providence lui réservait une grande tâche, il n'eut plus aucune hésitation !

    Prenant aussitôt le bâton de pèlerin, il se rendit sans plus attendre là où l'appelait son destin. Il commença alors à  errer de ville en ville, acceptant quelques besogne pourvu qu'elle fût facile et passagère, implorant l'aumône et le gîte à la porte de tous les couvents, assuré de toujours obtenir le morceau de pain qu'il mendiait " au nom du Christ ", combinant la débauche et la religion aux dépens des bonnes âmes qui avaient bien voulu l'écouter.

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    Ses instincts mystiques s'affirmaient de jour en jour plus impérieux ainsi que les exigences déjà décuplées d'un tempérament pour lequel l'adjectif robuste n'est qu'un délicat euphémisme. L'audace effrénée de son imagination le harcelait sans répit, et c'est pour tenter de canaliser ce flot impétueux qu'il décida d'entrer dans la secte des Khlisty ou flagellants.

    Cette secte forte d'environ 120 000 membres, se distinguait de ses consœurs par l'extravagance de ses pratiques. Sa doctrine était inspirée par une sorte de spiritisme : ses adeptes proposaient tout simplement de correspondre directement avec Dieu, de s'infuser le Verbe et d'incarner le Christ ! Mais pour atteindre cette communion céleste, ils se livraient à mille folies.

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    Les fidèles, hommes et femmes, se réunissaient la nuit, tantôt dans une isba, tantôt dans la clairière d'une forêt. Là, invoquant Dieu, clamant des hymnes, vociférant des cantiques, ils dansaient des rondes à une vitesse qui devenait vite effrayante. Puis le chef de la ronde flagellait, avec la dernière violence tous ceux dont la vigueur faiblissait. On devine que, dans cette frénétique danse du fouet, Raspoutine était plus volontiers du côté du manche. Par ailleurs, il était un danseur infatigable, tournoyant comme un dément jusqu'aux limites de la syncope.

    Sa riche nature le prédisposait à recevoir l'influx " divin ". Ses exploits au cours des radiénés nocturnes lui acquirent rapidement une grande popularité. Errant à travers les villages, il tenait des discours évangéliques et récitait des paraboles ; puis, peu à peu, il se risqua dans les prophéties, les exorcismes, les incantations et les miracles, bref, dans tout le bric-à-brac du christianisme le plus illuminé.

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    En 1904, sa pieuse renommée et l'odeur de ses vertus arrivèrent à
    Saint-Petersbourg, où elles provoquèrent la curiosité du père Jean de Cronstadt, le fameux visionnaire qui avait consolé et sanctifié l'agonie d'Alexandre III. Il désirait faire la connaissance du jeune prophète sibérien et le reçut au monastère de Saint-Alexandre-Nevski.
    Il se félicita de constater, à certains signes connus de lui seul, qu'il était
    " marqué de Dieu ".

    A partir de ce moment, l'horizon de Raspoutine commença à s'élargir : il entra en relations avec toute une série de prêtre plus ou moins illuminés, plus ou moins charlatans et probablement crapuleux, comme il y en avait des centaines dans les bas-fonds du clergé russe. Il fit la connaissance du père Héliodore, un moine tapageur et scandaleux, grand érotomane, organisateur des orgies les plus débridées, adoré par la populace, ennemi juré des juifs et des libéraux.

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    La personnalité de Gregori était telle qu'il ne pouvait plus se contenter de fréquenter le menu fretin du clergé. On le vit bientôt se promener et converser gravement avec des archiprêtres et des higoumènes, des évêques et des archimandrites, qui s'accordent tous pour reconnaître en lui " une étincelle de Dieu ". En 1905, l'évêque Théophane, inspecteur de l'Académie théologique de Petersbourg, confesseur de l'impératrice, eut l'idée d'appeler Raspoutine pour observer cet exemple vivant de résistances du dehors.

    Ayant fait la conquête de Théophane ainsi que de Mgr Hermogène, connu dans tout le clergé pour sa rigoureuse orthodoxie, Raspoutine put entrer dans les cercles plus fermés de leur clientèle dévote, qui comptait beaucoup de spirite. Parmi ceux-ci, un groupe très influent, et très près de pouvoir suprême : le grand-duc Nicolas Nicolaïevitch, commandant en chef de la gare impériale, son frère le grand-duc Pierre, et leurs femmes, les grandes-duchesses Anastasie et Militza, fille du roi de Monténegro.

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    Gregori n'avait plus qu'à paraître et ouvrir la bouche pour fasciner cette société oisive et crédule, adonnée aux pire pratiques de la théurgie, de l'occultisme et de la nécromancie. Il n'y eut plus un seul cénacle mystique qui ne réclamait la présence du prophète sibérien. Les grandes-duchesses monténégrines le recommandèrent même à l'empereur et à l'impératrice au cours de l'été 1906.

    La veille de lui accorder une audience, les souverains eurent tout de même un scrupule : ils prirent conseil de l'évêque Théophane, qui les rassura totalement. Ainsi le sort en avait décidé, et la seconde partie de la tragédie allait pouvoir commencer.

    Dès son arrivée au palais, Raspoutine exerce sur les souverains un ascendant extraordinaire. Et pourtant, il ne les flatte pas, ne se courbe pas devant eux face contre terre ! Au contraire, il les traite durement, avec une audacieuse familiarité. Les deux monarques, rassasiés d'adulations et de flagorneries, croient découvrir en cet homme fruste  et apparemment désintéressé la voix du peuple russe...

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    Tous les intrigants de la Cour, tous les quémandeurs de places, de titres ou de prébendes cherchent à obtenir son appui. Dans son modeste logis il recevait jour et nuit des centaines de solliciteurs, des généraux et des fonctionnaires, des évêques et des archimandrites, des conseillés de l'empire et des sénateurs, des aides de camp et des chambellans, des dames d'honneur et des femmes du meilleur monde. C'était un défilé sans fin, et Raspoutine était souvent oublié d'y mettre fin lui-même, renvoyant parfois chez eux des personnages très importants qui avaient attendu plusieurs heures pour le voir.

    Evidemment, la question de savoir si le moujik sibérien était effectivement doué de pouvoirs supranormaux, surnaturels en quelque sorte ou s'il n'était qu'un habile charlatan s'est souvent posée, mais les avis là-dessus étaient très partagés, tant il y avait d'incohérence, de bizarreries et de contrastes.

    Nous croyons pouvoir affirmer la chose suivante : une étude attentive plaide en tout cas en faveur de son absolue sincérité. Il n'eût pas exercé pareille fascination s'il n'avait pas été convaincu de ses dons extraordinaires ; sa foi en son pouvoir mystique était le facteur principal de son ascendant. On peut même avancer qu'il était la première dupe de ses pratiques : il ne fit qu'y ajouter son goût immodéré pour le pouvoir, pouvoir sur les autres, sur tous les autres.

    Car bientôt, la soif de Raspoutine ne va plus connaître de bornes. Et la mort donnera rendez-vous à l'homme de Dieu...

     


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