• Les possédées de Morzine

    Mars 1857 : les premiers cas de " possession " commencent à apparaître à Morzine. Des femmes souffrent  de violentes crises convulsives et hallucinatoires pendant lesquelles elles se débattent, vocifèrent, blasphèment ; une fois calmées, elles ne conservent ni trace ni souvenir. En quelques mois, le phénomène s'amplifia à tel point que l'Administration finit par s'en inquiéter et envoya des médecins de la ville. Ils posèrent leurs diagnostics et prirent des mesures thérapeutiques. Le Dr Augustin Constans était alors inspecteur général du service des aliénés se rendit trois fois à Morzine, mandaté par le ministre de l'intérieur dans le but de " rechercher et appliquer les moyens qui pourraient faire disparaître l'épidémie qui sévit à Morzine . Dans l'introduction de son rapport il écrit :

    " Nous soussigné (...), déclarons qu'ayant entendu parler des faits extraordinaires présentés comme possessions des démons qui avaient lieu à Morzine, nous nous sommes transportés dans cette paroisse, où nous sommes arrivé le 30 septembre dernier, pour être témoins de ce qui s'y passe et pour examiner tout cela avec maturité et prudence, en nous éclairant par tous les moyens que fournit la présence sur les lieux, à l'effet de pouvoir former un jugement raisonnable en pareille matière " Voici ses conclusions datées du 5 octobre 1857 : 

    " 1° Nous avons vu huit enfants qui sont délivrés et cinq qui sont en état de crise ; la plus jeune de ces enfants a 10 ans et la plus âgée 22 ans.
    2° D'après tout ce qu'on nous a dit et ce que nous avons pu observer, ces enfants sont dans l'état de santé le plus parfait ; elles font tous les ouvrages et les travaux que demande leur position, de sorte qu'on ne voit pour pour les autres habitudes et les occupations aucune différence entre elles et les autres enfants de la montagne.
    3° Nous avons vu ces enfants, les enfants non guéries, dans les moments lucides  or nous pouvons assurer que rien n'a pu être observé en elles, soit en fait 'idiotisme, soit en fait de prédispositions aux crises actuelles, par des travers de caractère où par un esprit exalté. Nous appliquons la même observation à celles qui sont guéries. Toutes les personnes que nous avons consultées sur les antécédents et les premières années de ces enfants, nous ont assuré que ces filles étaient, sous le rapport de l'intelligence, dans le plus parfait état.
    4° Le plus grand nombre de ces enfants appartient à des familles qui sont dans une honnête aisance de fortune.
    5° Nous assurons qu'elles appartiennent à des familles qui jouissent d'une bonne réputation, et qu'il y en a parmi elles dont la vertu et la piété sont exemplaires.

    Passons maintenant aux faits plus ou moins extraordinaires dont nous avons été témoins, ou qu'on nous a certifiés :

    1° Ces enfants parlent la langues française pendant leurs crises avec une facilité étonnante, même celles qui, hors de là, n'en savent que quelques mots.
    2° Ces enfants, une fois dans leurs crises, perdent complètement toute réserve envers qui que ce soit ; elles perdent aussi complètement toute affection de famille.
    3° La réponse est toujours si prompte et si facile qu'on dirait qu'elle vient au-devant de l'interrogation ; cette réponse est toujours ad rem, excepté quand le parleur répond par des bêtises, par des insultes ou un refus affecté.
    4° Pendant la crise le pouls reste calme, et dans la plus grande fureur, le personnage a l'air de se posséder comme quelqu'un qui appellerait la colère à son commandement, sans ressembler aux personnes exaltées ou prises d'un accès de fièvre.
    5° Nous avons remarqué pendant les crises une insolence inouïe qui passe toute expression, dans des enfant qui, hors de là, sont douces et timides.
    6° Pendant la crise, il y a dans tout ces enfants un caractère d'impiété permanent porté au-delà de toutes les limites, dirigé contre tout ce qui rappelle Dieu, les mystères de la religion, Marie, les saints, les sacrements, la prières, etc... le caractère dominant dans ces moments affreux, c'est la haine de Dieu et de tout ce qui s'y rapporte.
    7° Il nous est bien constaté que ces enfants révèlent des choses qui arrivent au loin, ainsi que des faits passés, dont elles n'avaient aucune connaissance ; elles ont aussi révélé à plusieurs personnes leurs pensées.
    8°Elles annoncent quelquefois le commencement, la durée et la fin des crises, ce qu'elle feront plus tard et ce qu'elle ne feront pas.
    9°Nous savons qu'elles ont donné des réponses exactes à des questions à elles adressées en langues à elles inconnues, allemand, latin, etc...
    10° Ces enfants ont, dans l'état de crise, une force qui n'est pas proportionnée à leur âge, puisqu'il faut trois ou quatre hommes pour tenir, pendant les exorcismes, des petites filles de dix ans.
    11° Nous avons la certitude que plusieurs de ces enfants ont fait des choses qui paraissent évidemment contre les lois de la nature, par exemple, grimper avec une facilité et une rapidité sans exemple au-dessus de l'extrême pointe ou rameau d'arbre de 40 à 50 mètres de hauteur, d'y faire la culbute, ou bien de sauter de là à un autre arbre éloigné de plusieurs mètres, de descendre la tête en bas, de se tenir d'un pied sur l'extrême pointe d'un arbre, et de l'autre, sur celle d'un autre arbre.
    12° Il est à remarquer que pendant la crise, les enfants ne se font aucun mal, ni par les contorsions qui semblent de nature à disloquer leurs membres, ni par les chutes qu'elles font, ni par les coups qu'elles se donnent en frappant avec violence.
    13° Il y a toujours pendant la crise, quand on interroge le personnage, il y a toujours invariablement dans ses réponses la distinction de plusieurs personnages : la fille et lui, le démon et le damné.
    14° Hors de la crise, ces enfants n'ont aucun souvenir de ce qu'elles ont dit ou de ce qu'elles ont fait ; soit que la crise ait duré même toutes la journée, soit qu'elles aient fait des ouvrages prolongés ou des commissions données dans l'état de crise.
    15° Une dizaine de ces enfants est délivrée par la vertu des exorcismes qui ont eu lieu à l'église, et d'autres ne sont pas entièrement guéries.
    16° Parmi les enfants guéries, il y en a qui n'ont fait aucun remède naturel ; d'autres ont pris des calmants qui ont produits des effets contraires à ceux qu'ils devaient produire.
    17° Nous avons remarqué, soit dans les enfants, soit dans les parents, soit dans la population, soit dans les ecclésiastiques qui ont examiné la chose avec maturité, une conviction invincible que ce n'est pas une maladie naturelle, qui doivent être guérie par des remède humains.
    18° Il y a eu impatience et mécontentement dans la population de Morzine, jusqu'à ce qu'on ait employé des prières spéciales pour la guérison des enfants ; il y a maintenant un grave ennui et une grave inquiétude de ce que les prières ont été suspendues.

    Pour conclure, nous diront que notre impression à nous, est que tout cela est surnaturel, dans la cause et dans les effets ; d'après tout ce que la théologie, l'histoire ecclésiastique et l’Évangile nous enseignent et nous racontent. Nous déclarons que, selon nous, il y a là une véritable possession du démon. "

    Un post-scriptum est ajouté à cette note : 

    " Nous déclarons, en outre que nous sommes venus à Morzine sans être appelés ni avertis par M. le curé, mais par notre propre impulsion ; pendant notre séjour, qui n'a été que de cinq jours, nous n'avons été influencés par personne, et c'est de notre propre mouvement que nous avons pris ces notes et donné cette déclaration. Celui qui écrit ces lignes déclare qu'il a trouvé une parfaite ressemblance entre les crises des filles possédées à Morzine et celle d'une autre fille possédée qu'il a vue en France dans l'Ardèche, en 1839. "

    Nous ne connaissons pas l'identité de ces témoins, mais il semble que le médecin local, le Dr Buet y ait
    participé ; il pensait lui aussi que l'origine de cette maladie était surnaturelle. De nos jours, selon l'Eglise quatre signes permettent d'identifier un cas de possession : une force hors du commun, l"horreur des choses sacrée, la connaissance des choses occultes et la connaissance de langue non apprises. Certains de ces signes ressemblent fortement à ceux rencontrés lors des possessions de Morzine. Les premières personnes atteintes se tournèrent vers l religion pour soigner leurs crises, car on allait naturellement chercher des remèdes vers le sorcier, le curé ou le guérisseur investi d'un pouvoir secret et magique, plutôt que vers le médecin, auquel on n'accordait pas une grande confiance ce qui était fort cher. Dès le début, les crises furent qualifiées de surnaturelles. A cela, l'Eglise fournit les armes de l'exorcisme et de la prière. Depuis les premières crises en 1857, de nombreux possédés furent exorcisées soit par les curés locaux, soit par des prêtres qui venaient sur place individuellement ou lors de missions, telles qu'il s'y en eut au début de 1864. Devant le manque de résultats, on attendit de l’évêque qu'il pratique un exorcisme général lors de sa visite fin avril de la même année... déclenchant une immense crise collective dans l'église ! Des bruits couraient que l'évêque en avait appelé au pape pour guérir les Morzinoizes. D'autres femmes partaient en pèlerinage pour se faire exorciser, dans des endroits aussi divers que Besançon, La salette, Notre Dame de la Gorge, Samoëns, St Maurice en Valais ou encore Einsiedeln, en Suisse Allemande.

    S'agit-il pour autant de véritables cas de possessions ? Le médium Alla Kardec, fondateur officiel de la doctrine spirite, fit un passage à Morzine, en 1862. Il a publié son avis dans sa revue spirite de 1863, dont nous vous livrons quelques extraits :

    " Si, de l'observation des faits qui se produisent par la médiumnité, on remonte aux faits généraux, on peut, par la similitude des effets, conclure à la similitude des causes ; or, c'est en constatant l'analogie des phénomènes de Morzinz avec ceux que la médiumnité met tous les jours sous nos yeux, que la participation d'esprits malfaisants nous paraît évidente dans cette circonstance, et elle ne le sera moins pour ceux  qui auront médité sur les nombreux cas isolés rapportés dans la Revue Spirite. Toute la différence est dans le caractère épidémique de l"infection... Ce qu'un Esprit peut faire sur un individu, plusieurs Esprits peuvent le faire sur plusieurs individus simultanément, et donner à l'obsession un caractère épidémique. Une nuée de mauvais Esprits peut faire invasion dans une localité, et s'y manifester de diverses manières... Les malades se disaient tourmentés par les rêves invisibles, mais comme le Dr Constans n'a vu ni lutins ni farfadets, il en a conclu que les malades étaient fous, et ce qui le confirmerait dans cette idée, c'est que ces malades disaient parfois des choses notoirement absurdes, même aux yeux du plus ferme croyant aux Esprits ; mais pour lui out devait être absurde. Il devrait pourtant savoir, lui médecin, qu'au milieu même des divagations de la folie, il se trouve parfois des révélations de la vérité (...)  Si pour les Morzinois, le tiers intervenant est le diable, c'est qu'on leur a dit que c'était le diable, et qu'ils ne connaissent que cela. On sait d'ailleurs que certains Esprits de bas étages s'amusent à prendre des noms infernaux pour effrayer. A ce nom, substituez dans leur bouche le mot Esprit, ou mieux mauvais Esprits, et vous aurez la reproduction identique de toutes les scènes d'obsession et de subjugation que nous avons rapportées. Il est incontestable que, dans un pays où dominerait l'idée du Spiritisme, une épidémie pareille survenant, les malades se diraient sollicités par de mauvais Esprits, et alors ils passeraient aux yeux de certaines gens pour des fous ; ils disent que c'est le diable : c'est une affection
    nerveuse. (...) Vivant au milieu de ce monde, qui n'est point aussi immatériel qu'on se le figure, puisque ces êtres, quoi qu’invisibles aux nôtres, nous en ressentons l'influence ; celle des bons Esprits est salutaire et bienfaisante, celle des mauvais est pernicieuse comme le contact des gens pervers dans la société.

    " Nous disons donc qu'à Morzine, une nuée de ces êtres invisibles malfaisants s'est momentanément abattue sur cette localité, comme cela a eu lieu en beaucoup d'autres, et ce n'est ni avec des douches, ni avec une nourriture succulente qu'on les chassera. Les uns les appellent diables ou démons ; nous les appelons simplement mauvais Esprits inférieurs, ce qui n'implique point une meilleure qualité, mais ce qui est très différents pour les conséquences (...) L’inefficacité de l'exorcisme en pareil cas est constatée par l'expérience ; et pourquoi cela ? Parce qu'il consiste dans des cérémonies et des formules dont se rient les mauvais Esprits, tandis qu'ils cèdent à l'ascendant moral qui leur impose ; ils voient qu'on veut les maîtriser par des moyens impuissants , et ils veulent se montrer les plus forts (...) La religion n'a pas été plus heureuse ; elle a usé ses munitions contre les diables sans pouvoir les mettre à la raison ; donc, c'est que les diables sont les plus forts, ou que ce ne sont pas des diables. Ses échecs constants, en pareils cas, prouvent de deux choses l'une, ou qu'elle n'est pas dans le vrai, ou qu'elle est vaincue par ses ennemis. "

    Pour conclure : L'épidémie de Morzine est unique en son genre par sa longue durée et le nombre considérable de personnes atteintes. En fait, il semble qu'à Morzine, il n'y a pas eu une épidémie, mais des épidémies, dont les causent diffèrent. En effet, les premières crises qui touchèrent les fillettes sont différentes des crises qui se développèrent par la suite au cours de l'épidémie. Les crises collectives prirent ainsi progressivement l'aspect d'un phénomène contestataire. Quant aux causes, il est difficile de n'en retenir qu'une seule, tant les hypothèses sont nombreuses. Les thérapeutes de l'esprits ont chacun leur concept sur ces manifestations convulsives : ignorance, hystérie, folie, peur, imitation, phénomène de groupe, endoctrinement, intoxication. Tout cela reste fort complexe et sans doute ces crises ne revêtaient-t-elles pas un seul et unique caractère. Les femmes étaient alors au cœur d'enjeux de pouvoir qui les dépassaient et les conflits présents au sein de cette communauté ont certainement contribué à ce que cette affaire dure aussi longtemps.

    Qui étaient les responsables ? Il est difficile de le dire, mais quand on s'en tiens au faits, on s'aperçoit que le changement de tout le clergé local en 1864 a porté un net coup de frein à ce phénomène... Le curé Vallentien, qui a grandement contribué à l'extinction de l'épidémie, a probablement substitué au message de crainte du péché un message plus positif d'amour et de compassion, tel qu'il est maintenant mis en valeur par les ministres du culte chrétien. Imprégnée de ces événement pendant des nombreuses années, l'histoire
    du " mal de Morzine " eut des répercussion significatives sur la communauté villageoise. Ces phénomènes furent riches d'enseignement et chacun, même de nos jours, pourra y trouver matière à réflexion, selon ses propres valeurs et croyances.
     

       


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