• Les oracles de l'invisible

     

    Les oracles de l'invisible

    Toutes les civilisations antiques, celles de Perse, d'Egypte, de Grèce ou de Rome, se développèrent et vécurent dans la présence du divin, à qui l'on demandait assistance, protection, révélation de l'avenir.
    Pratique magique ? Il est difficile de trancher.
    Toujours est-il que les plus haute autorité intellectuelles de l'Antiquité, historiens, philosophes et aussi naturalistes, ne mirent jamais en doute ces croyances et y font référence le plus naturellement du monde.

    Or, il n'était pas donné à tous d'entrer en contact direct avec les puissances divine. Dotés de pouvoirs particuliers qui leurs permettaient d’interpréter les signes envoyés par les dieux ou de les interpeller pour obtenir d'eux une réponse, devins, sibylles, prophètes et augures étaient en quelque sorte les " bouches " par lesquelles communiquaient les dieux et les mortels. Pendant des millénaires, la conduite des hommes de l'Antiquité a été guidée par ce dialogue avec l'invisible.

    Les oracles de l'invisible

    Le plus célèbre oracle de l'Antiquité fut sans conteste celui d'Apollon à Delphes, en Grèce, où le dieu prophétisait par la bouche d'une femme, la pythie. On venait à Delphes de très loin et, de tout le monde connu, on y envoyait des offrandes pour remercier le dieu de ses conseils.

    Mais il fallait prendre garde au sens des paroles prophétiques.
    Crésus, le roi fabuleusement riche de Lydie, où coulait le Pactole aux paillettes d'or, attaqua Cyrus, roi des Perses, sur la foi d'un oracle de Delphes lui annonçant qu'il allait détruire un grand empire.
    Il en détruisit un en effet, mais ce fut le sien, car Cyrus fut vainqueur.
    La pythie, cependant, ne s'était pas trompée !

    Le célèbre général athénien Thémistocle agit avec plus de prudence :
    la pythie lui promit qu'il repousserait les envahisseurs perses s'il vidait la ville de ses habitants et s'abritait derrière des " remparts de bois ".
    Aussi remporta-t-il la grande victoire maritime de Salamine.
    Encore fallait-il comprendre que " rempart de bois " désignait des navires... !

    Malgré quelques erreurs, dues plus à l'interprétation des paroles prophétiques qu'aux paroles elles-même, jamais, pendant 20 siècles, la confiance dans l'oracle de Delphes ne faiblit. On allait consulter la pythie autant pour régler ses problèmes privés que pour administrer une cité.
    On y affranchissait même les esclaves, en les faisant "racheter" par le dieu.

    Les anciens eux-mêmes attribuaient à l'Egypte l'invention de l'art divinatoire et de la science des présages. On raconte que ce sont des prophétesses égyptiennes, enlevées par des Phéniciens et vendues comme esclaves, qui auraient fondé les premiers sanctuaires consacrés aux oracles en Grèce et en Asie Mineure.

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    Une question se pose : si on a des exemples de devins masculins, beaucoup plus souvent les dieux parlaient par la bouche des femmes.
    Outre la pythie, les sibylles de Cumes, d'Erythrée, de Samos et de Babylone furent de prophétesses célèbres. Sans doute les femmes sont-elles plus capables que les hommes d'entrer dans cet état caractéristique de transe médiumnique qu'était la possession divine ?
    Mais on pense aussi qu'elles étaient plus directement liées à la déesse Terre, toujours considérée comme la mère originelle et la plus ancienne source d'oracle.

    Dans toutes les civilisations, les oracles telluriques (venus de la terre ) ont joué un rôle important. Les trêtres du temple consacré aux oracles de Zeus à Dodone, où le dieu parlait par la voix du vent dans les chênes, devaient rester toujours nu-pieds pour " garder le contacte avec la terre ", et, beaucoup plus tard à Rome, des jeux préludant aux grande fêtes religieuses, où se produisait une rencontre avec le divin, comportaient des courses à pied, car, disait-on, le piétinement du sol invoque les forces souterraines et leur donne un surcroît de puissance pour communiquer avec les mortels.

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    Trous, cassures dans le sol, grottes furent de tous temps des lieux où l'homme alla interroger les dieux sur son destin. Avant d'être un sanctuaire d'Apollon, Delphes avait été, depuis des temps immémoriaux, un centre d'oracles de la Terre-Mère et au souffle du dieu céleste se joignait, lors des consultations pythiques, celui de la Terre,
    " première prophétesse ".

    Comment comprendre aujourd'hui ce qui se passait lors de
    ces " rencontres " avec les puissances invisibles ? Historiens et scientifiques sont généralement d'accord pour affirmer que les explications physiques, géologiques ou médicales sont totalement insuffisantes pour répondre aux questions que nous nous posons devant un phénomène divinatoire. Qu'est-ce que l'enthousiasme ( ou passion divine ) ? Qu est-ce que le pneuma ( ou souffle divin ) ?

    Mais, d'abord, reprenons l'exemple sur lequel nous avons le plus de témoignages, à savoir la pythie de Delphes. Choisie dans une famille à la moralité exemplaire, de culture simple, presque ignorante, c'était à l'origine une jeune vierge. Nommée à la vie, elle vieillissait dans le temple, soumise à de multiples contraintes : isolement, rigoureuse pureté rituel, interdit sexuel absolu et  nombreux tabous alimentaires que l'on retrouve d'ailleurs dans toutes les civilisations pour ceux, hommes ou femmes, qui sont en contact avec le divin.

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    Purifiée par l'eau de la source Castalia, enfin digne d’accueillir le souffle inspirateur du dieu, la pythie, vêtue de blanc, une couronne de laurier sur la tête, descend dans la fosse aux oracles, partie du temple construite en contrebas.

    Auparavant, un rite sacrificiel indispensable a eu lieu. Les prêtres d'Apollon aspergent d'eau sacrée la victime, une chèvre. L'animal doit être alors saisi de tremblements, sinon l'oracle ne peut avoir lieu, car c'est ainsi que se manifestent la présence et l'accord du dieu. Outrepasser la volonté divine fait courir de graves dangers allant jusqu'à la mort.

    Voici, à ce propos, l'étrange épisode que raconte l'écrivain grec Plutarque, qui fut lui-même prêtre à Delphes.
    Des ambassadeurs venus d'un pays lointain attendaient l'oracle.
    Or, lors de l'aspersion, la chèvre ne trembla pas : les présages étaient défavorables... " La pythie descendit alors à contrecœur dans la fosse.
    A peine fut-elle assise sur son trépied que ses cris mirent en fuite les assistants, tant ils étaient rauques et terrifiants. Terrassé par une crise violente, la pythie fut trouvée inanimée sur le sol du temple. Elle mourut peu après. "

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    Dans la fosse où siège la pythie se trouvent des objets divinatoires : un laurier planté que la pythie secoue lors de son délire de possession, une source née des profondeurs du sol et, placé au-dessus d'un trou creusé dans la terre d'où doit sortir le pneuma  (souffle) divin, un trépied sur lequel s'assied la prophétesse. Laurier et trépied sont les attributs du dieu solaire Apollon, source et trou dans le sol sont à rattacher aux très ancienne divinités chthoniennes (souterraines). Véritable addition de pouvoirs, situé au carrefour du ciel et de la terre, le lieu ou officie la pythie est le point de convergence de toutes les forces mystérieuses que l'homme de l'antiquité savait reconnaître et s'allier. Entre les mortels et les dieux jaillit alors le pneuma divin.

    Phénomène surnaturel, impossible à analyser, ce souffle " divinement parfumé " dont les textes témoignent était réel mais immatériel, réalité difficilement concevable pour nos esprits positivistes et matérialistes.
    Vapeur méphitiques sortant du sol ? Le site de Delphes prouvera au visiteur que rien, de matériel s'entend, n'y émane du sol, ni n'en a jamais émané.

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    D'autres ont pensé que le laurier était la cause des transes qui saisissaient la pythie. Un professeur allemand poussa même le zèle scientifique jusqu'à mastiquer une grande quantité de feuilles de laurier : résultat nul, aucun pneuma, aucun dieu n'inspira au digne professeur le moindre oracle, la moindre prophétie.

    Il faut se résoudre à accepter l'énigme : ce n'est pas notre science moderne qui saura rendre compte de la présence du pneuma divin.

    " Tant qu'il garde sa raison, écrit le philosophe Platon, l'être humain est incapable de faire oeuvre poétique et de chanter des oracles. "
    Était-ce donc un état de folie que cet enthousiasme, cette possession divine qui saisissait la pythie de Delphes lors de ses consultations ?

    Le poète latin Lucain, contemporain de l'empereur Néron, nous la décrit ainsi : " Elle délire, démente, portant à travers l'antre sa tête égarée : sa nuque vacille et se tord ; un feu terrible l'embrase ; elle te porte en elle, Apollon plein de fureur... L'écume de la démence se met à couler de sa bouche affolée ; de sa gorge haletante sortent des gémissements et des éclats de voix... Elle fait rouler ses yeux farouches et ses regards parcourent l'espace céleste... "

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    Cette superbe description d'une grande crise d'hystérie fut utilisée par les missionnaires chrétiens luttant contre le paganisme : il y avait là en effet de quoi faire de la pythie une sorcière participant à quelques sabbat.
    Or les peintures sur vases représente toujours la pythie dans une attitude de recueillement, attentive à la voix du dieu qui l'habite

     Par ailleurs, tous les experts médicaux qui se sont penchés sur la question sont d'accord : aucun être humain n'aurait pu supporter tous les jours de l'année des consultations du type de celle que décrit Lucain.
    Aux époques d'affluence, où parfois trois pythies officiaient à la fois, les consultants se succédaient sans discontinuer.

    Le poète s'est laissé emporter par son propre délire. Le prophétisme extatique de Delphes n'est pas la possession dionysiaque des bacchanales, ces grandes fêtes orgiaques en l'honneur du dieu de la Vigne et de la Fertilité. Rien de violemment spectaculaire, mais le caractère grave et impressionnant " d'un branchement direct de l'âme sur le divin ", selon la belle formule de l'historien G. Roux.

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    La pythie est réellement possédée : les oracles sont à la première personne, la prophétesse change de voix, exactement comme dans une transe médiumnique moderne. On connait le cas de la célèbre médium spirite Mrs Pipers, qui prenait une voix grave quand l'esprit qui la possédait était du sexe masculin. C'est le dieu qui parle par la bouche de la pythie.

    Les symptômes de la possession delphique, notés par les témoins, sont exactement les mêmes que ceux que l'on remarque dans la transe médiumnique : mouvements saccadés du corps, tête renvoyée brutalement en arrière, respiration bruyante. Plutôt les signes d'une extrême tension spirituelle que les manifestations d'un délire effréné. Une fois l'oracle prononcé, généralement en une formule courte en langage clair mais qui demande souvent à être interprété, la pythie comme les prophétesses de Zeus à Dodone, ne se souvient plus de rien : autre caractéristique de la transe médiumnique.

     Ces symptômes ont été repérés et étudiés par les Anciens et pas seulement à Delphes :  Platon fait allusion aux devins qui, en état de transe énoncent d'une voix complètement différente des vérités sur le présent et sur l'avenir, dont ils ne savent rien à l'avance.
    Un certain Eurycles, " parleur du ventre ", fut célèbre à son époque.
    Une seconde voix en lui - mais qui parlait par sa bouche, à la différence de celle des ventriloques modernes - appartenait, disait-il, à son daimôn, c'est-à-dire à l'esprit qui le possédait.

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    Et il arrivait même, les textes en témoignent, que les individus, rien a priori ne semblait destiner à entrer en contact avec l'invisible, fussent soudain saisis d'un grand délire prophétique à la veille d'une catastrophe qui devait avoir lieu peu après ; les symptômes de la possession sont alors les mêmes que dans le cas de la pythie, bien que, remarquons-le l'expérience soit différente, puisqu'il s'agit d'un phénomène spontané et imprévisible. Ainsi Plutarque raconte qu'à la veille de la destruction d'Argos une femme courut en hurlant qu'elle " voyait " la ville pleine de cadavres et de sang.

    De ce véritable don de seconde vue, notre civilisation moderne ferait le symptôme d'un accès de folie et délire prophétique. C'est pourtant à ce délire que fut pendant très longtemps lié le destin des hommes et des nations.

     


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