• Les mystères de la Provence

     

    La Provence est Terre d'empire. Son nom même le dit, Provincia, dont l'origine latine fait d'elle la province romaine élue entre toutes. Cette vocation pourpre, à la royauté, à la lumière rejoint toutes les données de la géographie sacrée.

    Ainsi, toute terre prédestinée par les lieux, ses peuples et sa mystique est un reflet de la " Terre primordiale ", centrale et polaire par excellence, et constitue par rapport à elle un centre privé. On en veut pour preuve, sur les bords de la Méditerranée, que l'extraordinaire odyssée du navigateur Pythéas, qui parti de Marseille à la recherche de l'Apollon hyperboréen, franchit les Colonnes d'Hercule et s'aventura sur le grand Océan, découvrant tour à tour la Grande-Bretagne, la verte Erin et peut-être l'Ultima Thule... le Groenland, dont la calotte glaciaire recouvre le mystère originel.

    Semblable au Latium, à l'Arcadie, à la Palestine, la Provence est donc une terre sainte, et ce n'est pas un hasard si la tradition chrétienne fait aborder dans le delta du Rhône les saintes femmes et Maximin, chassés de Judée et abandonnés sur une barque en pleine mer, faisant d'eux les premiers apôtres d'occident.

    De même, si Massalia (Marseille) est une fondation de la grecque Phocée et devient dès lors une projection hellénique en Gaule au point de servir d'exemple aux auteurs anciens, avec le déclin du monde antique et le Bas-Empire, c'est Arles qui prend le relais au Vè siècle, brillant d'un tel éclat qu'elle devient une seconde Rome.

    Aux temps barbares, le royaume d'Arles maintient la civilisation gréco-latine et accède au rang de cité impériale en tant que préfecture des Gaules, chère au cœur des premiers empereurs germaniques qui viennent s'y faire couronner.

    C'est encore en Provence qu'un magistrat romain, élève de saint Augustin, crée, dans les Alpes, près de Digne, la cité de Dieu : Théopolis, en hommage à l’évêque d'Hippone. En Provence toujours que s'élève le Trophée d'Auguste à La Turbie, au-dessus de Monaco, fondation mythique d'Hercule, non loin de Nice la grecque, dont le nom signifie : la victoire. En Provence, enfin, que les souverains pontifes porteurs de la triple couronne, la tiare, installent pour un siècle le siège de la papauté en Avignon, dans cette région du bas-Rhône où Nostradamus prévoit la bataille d'Armagédon des textes apocalyptiques, le plus gigantesque affrontement entre les armées de Gog et Magog à la veille de la fin des temps.

    La clé du destin de la Provence est dans l'union. Union entre autorité spirituelle et pouvoir temporel. Union entre Orient et Occident. Union entre peuples de race et de civilisation latines. Union entre l'Europe continentale et le monde méditerranéen. Ce mariage est celui de Protis et Gyptis, des marins grecs et des terriens celtes, noces mystiques entre les montagnes et l'eau sous le ciel lumineux, avec pour prêtre le soleil. 

    Le sceau de la Provence s'irradie dans les quatre directions de l'espace et signe le grand livre de son histoire secrète. Au nord s'étend, comme une barrière naturelle, la frontière des Alpes et le Dauphiné, province mal définie, contestée entre les ducs de Savoie, les comtes de Provence et la monarchie française, partagée entre parler d'oil et parler d'oc, terre de transition dont le seul couloir est la vallée du Rhône, vivante artère qui fait communiquer le Lyonnais et la Provence par Vienne et Valence, dont le nom rappelle les comtes catalans. Du nord vient aussi, avec les invasions (Celtes, Germains, Francs) le maître vent, le fameux mistral, ou maestral, dont le souffle puissant dissipe les nuages efface les moiteurs lagunaires, s'engouffre dans la Crau, seulement arrêté par les contreforts de l'Estérel.

    Enfin, du nord coule le fleuve-dieu, le Rhône, au toponyme grec dont le son appelle l'évocation de Rhodes, l'île des roses. Ses eaux, avant de se jeter dans la Méditerranée, s'étalent en un vaste delta, triangle sacré rappelant celui du Nil, jusque dans les flamants roses de Camargue. Près de là, Marseille semble une réplique d'Alexandrie.

    La mare nostrum fait entendre son irrésistible appel. Baignée par ses flots, la Provence est largement ouverte sur la Méditerranée. Et il faut contempler, depuis la villa Kerylos, à la pointe du cap Martin, où la folie généreuse de Théodore Reinach a édifié cette demeure athénienne, l'horizon maritime qui s'offre au regard depuis l'Italie jusqu'à la Ville-franche pour comprendre que rien d'essentiel ne nous sépare de Carthage, de Syracuse ou de Beyrouth. En commun, une mère, Sophia : la sagesse, une Bona Dea que les provençaux reconnaissent dans la Bonn Mère, Stella Maris, et que les Égyptiens identifiaient à Isis. N'oublions pas le succès de l'Artémis d’Éphèse, à Marseille, sous l'influence des Phocéens ; Pirenne, le grand historien, a distingué avec raison les empires maritimes des puissances continentales.

    Mais la Provence est une balance, une heureuse exception, point d'équilibre où réside un secret, entre ces deux plateaux que sont l'Espagne à l'Ouest, l'Italie à l'est. Par la mer, la Provence respire, vit, communique et commerce au nom de Mercure, dieu des Voyages, de l'Intelligence insaisissable et subtile, mais aussi des Mystères dont l'origine plonge dans les eaux de la mer Ionienne aussi bien qu'aux sources du Nil.

    Par voie de terre, la Provence est reliée à la sœur latine et  la Catalogne à travers le Languedoc et tous ces pays occitans que le Moyen-Age, féru de poésies des troubadours désignait sous le nom général de Provenza. Frédéric Mistral, dans l'hymne qu'il a dédié à sa patrie provençale, en fait le tabernacle d'un trésor sacré : Coupo Santo, le Saint-Graal, qui nous vient des Catalans par l'abbaye de Montserrat. N'oublions pas  qu'au XIIIè siècle la langue provençale, celle des poètes et des lettrés, mais aussi celle du peuple, est parlée de Barcelone à Pise et de Limoges à Valencia, véritable passeport ouvrant la porte des cours seigneuriales et des château, de la Sicile à la Souabe.

    De cette grandeur, les pays du sud de la Loire ont gardé la nostalgie, comme celle de leurs couleurs, le sang et l'or qui se fondent dans un creuset alchimique où s'unissent le magistère du soleil, d’Apollon, et celui de la lune, de Vénus, dont l'emblème est le taureau au sang vermeil.

    Couleur royale, conquérante, alliée au feu, le rouge, lié à l'amour, est inévitablement associé à l'or olympien, solaire, sacerdotal, dans le blason de l'Espagne, de la Catalogne, du Roussillon, du Languedoc et de la Provence.

    De la pourpre, la Provence a gardé le souvenir de la Pax romana, à travers les prénoms brocardés qu'elle donne à ses enfants : César, Marius, Auguste. De gueules, pour reprendre le terme héraldique, est le souffle brûlant de la tarasque et des dracs embrasés de " sainte folie ", qu'il s'agisse de l'amour courtois, culte de la femme-vierge, chanté par Pétrarque, ou de l'amour passion cher à Boccace. Le roi René, roi chevalier, qui écrivit un traité sur l'art des tournois, fut le même qui rédigea l'histoire symbolique de Cœur d'amour, au XVe siècle, en sa bonne ville d'Aix.

       Par un paradoxe qui n'est qu'apparent, ces deux couleurs se retrouvent dans l'arène, lieu ou se déroule un jeu sacré venu de Crète et Thanatos, dans l’enceinte solaire qui fait du sable une poussière d'or, les noirs toros zébrés de sang et les hommes de lumière, sous l'éclairage violent du ciel et devant une assemblée de fidèles venus célébrer un culte millénaire.

     Telles sont les corridas de Nîmes, d'Arles ou de Fréjus. Drame vécu, drame total qui s'accomplit dans le sacrifice de l'animal tellurique et cornu aux forces lumineuses, alliance du naturel et du surnaturel, de la matière et de l'esprit, antique cérémonie du taurobole, venue du lointain Orient védique avec Mithra, le dieu des pactes et des alliances.

    Sang et lumière sont les deux mystères de la vie puisque, selon une croyance ancestrale, c'est un peu de l'âme qui est infusée dans le précieux liquide qui coule dans nos veines. Mystère de la chair, mystère de l'esprit qui nous vient d'une autre terre méditerranéenne, la Palestine, où s'accomplit le drame divin de la Passion, de la Mort et de la Résurrection. Les témoins de la crucifixion du Fils de l'Homme, du sang versé, du corps brisé, de l'âme abandonnée et de la réconciliation, arrivent en Provence avec Marthe, Marie Jacobé, Marie Salomé qui viennent annoncer la religion du Salut.

    Mangeons donc ces navettes de la Chandeleur en pensant à la barque ballottée et abandonnée aux flots. Non loin de là, dans la crypte de Saint-Victor où l'on vénère la Vierge noire, Notre-Dame-de-sous-Terre, brillent les cierges verts de l'espérance, tandis que, sur la colline qui domine Marseille, la statue de Notre-Dame-de-la-Garde contemple le plus lointain horizon, dressée entre le ciel et l'eau.

    Telle est la Provence, sous son double aspect, solaire et tellurique, visible et caché. Les assises du temple sont profondes afin que les colonnes soutiennent facilement le fronton. Comment ne pas évoquer alors l'image d'Athéna tenant une branche d'olivier, sage protectrice des cités au front casqué, dont l'arbre aux feuilles argentées parle d'abondance et de gloire, d'oleifiantes libations, de lampes allumées devant les autels, des fruits de la terre et du travail des hommes, comme la vigne et le blé, ces trois richesses de la Provence de toujours ? Le blé, c'est l'or, le pain, la vie. Le vin, c'est le sang de la terre. L'huile, c'est le fruit du soleil, la lumière. Encore une fois, terre et ciel, rouge et or, visible et invisible... Provence.

     D'un côté, le soleil, la lumière, les temples d'Auguste, d'Apollon, les chapelles des sommets, le Ventoux, le pur génie de l'air et le laurier des poètes Mistral, Maurras, Giono, le royaume heureux de la reine Jeanne, la Provence aimable et souriante des Lettres de mon moulin, où le mythe fleurit en galéjade.

    De l'autre côté, la lune, l'ombre, les cryptes et les grottes vouées au bénéfiques Vierges noires, à Sara la Bohémienne, à Marie-Madeleine aux long cheveux, les eaux profondes et les fleuves, refuges des dragons, des trésors confiés à la chèvre d'or, les forêts initiatiques et les montagnes sinistres du Lubéron, théâtres de révoltes religieuses suivies d'affreux massacres, le pays gavot des masques, des sorcières et des génies de la terre. Provence inquiétante d'Henri Bosco... Provence macabre des Salyens, avec leur culte magique des têtes coupées à Entremont ou Roquepertuse... Anarchie bouillonnante des esprits qui cherchent la vérité contre la réalité, se font libéraux sous la monarchie, royalistes sous l'Empire, républicains sous Louis-Philippe.

    Pourtant, la Provence est propice aux travaux de l'esprit, aux écrivains, aux artistes et aux poètes qui aiment y trouver refuge. Elle apaise, elle inspire, elle équilibre, savant dosage entre les éléments : terre, air, eau et feu. Une sorte de perfection est le secret de l'âme provençale qui s'ouvre facilement mais se livre peu, cherchant à se maintenir sur un sentier de crête, entre le ciel et l'eau, comme la fleur de lis jaillissant des eaux bleues de son blason, tandis que le lambel rouge de son chef est une arche pour l'avenir, un pont, une balance, où viennent s'annuler toutes les contradictions.

     Ses couleurs héraldiques sont, en quelque sorte, ses âmes parlantes? Elles portent la marque de son destin : passé, présent et avenir.

    La Provence est l'héritière de trois mondes : le grec, le celte et le romain. Elle a déjà vu s'accomplir la mort de deux empires : le romain germanique. Les prophéties qui la concernent ont trait à la venue du " grand monarque ", au règne de l'Antéchrist et à la fin des temps. La Provincia verra donc refleurir un troisième empire qui sera le dernier, sous le signe des lis et du verger, ce qui nous transporte d'emblée au milieu des temps apocalyptiques.

    Nous voici dès l'instant situés dans un univers de géographie sacrée où l'espace et le temps viennent se rejoindre dans le triangle mystique d'Avignon, cité aux dimensions à la fois exotériques et ésotériques...

    Le coeur de la Provence se situe bien dans cette région du bas Rhône que délimitent au sud la Camargue et les Saintes-Marie-de-la-Mer, au nord les terres comtadines et le mont Ventoux, à l'est, enfin, les Alpes de Haute-Provencee, la ville de Moustiers et les gorges du Verdon. dans ce quadrilatère aisément repérable s'inscrivent Arles, Avignon et Salon-de-Crau, les Alpilles et le sîte des Baux, Saint-Remy-les-Antiques et Glanum, Aix et la montagne Lubéron, les abbayes de Montmajour et de Sylvacane, mais aussi les blanches étendues du plateau d'Albion où sont tapis les mortels vecteurs de la force plutonienne, à même leurs berceaux rocheux, l'usine atomique de Marcoule, le centre de Cadarache, l'immense camp militaire de Canjuers dans l'Artuby, tandis que Pierre-latte, au nord, sert de " gardien du seuil " à cet étrange taurobole du XXè siècle : l'influx nucléaire a remplacé le sang de Mithra.

    Non loin de là, Toulon veille, Neptune guerrier. Soleil clair d'Apollon et soleil noir de Pluton voisinent donc dans un triangle salin en d'étranges épousauilles, à la recherche d'un nouveau Tauroentum.

    Mais il y a bien d'autres lieux sacrés en Provence...

     

     


  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :