• Les monstres de Bomarzo

     

    Les monstres de Bomarzo

    Au coeur du Latium, à quelque 80 km au nord de Rome, on peut découvrir un lieu inquiétant, envoûtant et mystérieux, où pourtant bien peu de voyageurs font halte pour y goûter le repos.

    L'ombre titulaire du château de Bomarzo, érigé sur une éminence rocheuse est hantée par le fantôme des Orsini, puissant seigneurs de la Renaissance et descendant de la noblesse romaine, à la fois craints et admirés pour leur cruauté et leur magnificence.

    Comme toujours, la vérité se situe dans un juste milieu tant il est vrai que ce jardin, parsemé de sculptures aussi étranges qu'insolites, prend place parmi les demeures philosophales chères à Fulcanelli, à côté de la villa Palombra à Rome, de l’hôtel Jacques-Cœur de Bourges et d'autres logis alchimiques.

    Les monstres de Bomarzo

    Tout concourt dans cet espace à envelopper le promeneur dans un "ailleurs" indéchiffrable, un espace conçu par une volonté supérieur, où la végétation luxuriante se mêle aux extravagance monumentales et plonge l'âme dans un état de concentration extrême, miroir où viennent se refléter les formes prodigieuses et monstrueusement baroques à la fois, d'un univers mental aux profondeurs abyssales,

    C'est ce vallon ombreux, parsemé de rochers énormes, pareils aux ossement pétrifiés de quelques géants des temps anciens, que choisi le duc Vicino Orsini pour planter le décor onirique du "monstrueux troupeau de Bomarzo".

    Des lettres du poète Annibale Caro, datées de 1564, mentionnent déjà l'existence du parc mystérieux, encore entouré aujourd'hui d'un épais manteau de mystère.

    Les monstres de Bomarzo

    On aborde le bois sacré de Bomarzo en empruntant un chemin d'accès facile débouchant rapidement sur un petit temple " à l'antique" envahi par l'herbe folle et dont la base, noyée dans la verdure, s'élance en un élégant portique bizarrement incliné vers le ciel comme un vaisseau dans la houe.

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    Nous voici au seuil du sanctuaire, ayant déjà franchi le parvis de la « Cella octogonale » où s'accomplira le mystère de l'art royal. Un œil exercé aura remarqué à la clef de voûte un arcane solaire figuré sous la forme sculptée d'un phénix aux ailes déployées, signature secrète autant que persistante des disciples d'Hermès.

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    A l'intérieur du « Jardin clos » attend le «Gardien du Seuil » sous la forme d'un cerbère ou chien tricéphale dont les gueules béantes menacent le visiteur d'invisibles morsures.

    Les monstres de Bomarzo

    En continuant son chemin, on tombe ensuite nez à nez avec deux ourses de pierre, dressées sur leurs pattes de derrière. L'une tient entre ses griffes une énorme rose de péperin, et l'autre les armes parlantes de la noble lignée des Orsini - dont les origines se retrouvent dans l'Antiquité. Point n'est besoin d'être magicien pour comprendre que l'ordre des Ursidés a été choisi comme emblème par les ducs romains en raison de l'homophonie existant avec leur propre nom (le nom italien Orsini signifie : Ourses). Mais l'identification va beaucoup plus loin si l'on songe que l'ours est l'animal polaire, le symbole du centre par excellence, le roi Arthur des récits du Graal n'étant que la figuration sublime de l'ours arctique, placé chez les Celtes, comme chez tous les peuples issus de la tradition primordiale, au milieu de la voûte céleste, dans la constellation où scintille l'étoile Polaire justement dénommée "Petite Ourse".

    Les monstres de Bomarzo

    Mais, après avoir dépassé les deux fauves postés en veilleurs immobiles à la limite de l'esplanade, il faut pénétrer, en écartant les frondaisons, dans l'angle secret du parc qui a pour toile de fond un décor sylvestre, et tomber en arrêt devant une sorte d'éperon rocheux qui suit la pente déclive du terrain. A gauche, un groupe formé par deux lions accompagnés d'un chiot semblant les harceler...

    Les monstres de Bomarzo

     ...et par la statue d'une femme-sirène au sourire énigmatique et au corps gracieux se terminant en une queue de poisson squameuse et bifide...

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    A droite, une autre figure féminine de la même nature composite fixe l'Orient, avec son tronc mutilé duquel s'échappent deux ailes membraneuses de chauve-souris et une queue serpentine de monstre marin. Voici donc Ursine, certainement la mère de l'ours : Matres ursinae. La Mélusine du Moyen Age, la force qui régit l'espèce, la puissance libératrice et ambiguë de l'instinct.

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    Les deux lions qui se tiennent près de Mélusine sont les symboles alchimiques du « fixe » et du «volatil » et résument la formule selon laquelle il faut « corporifier les esprits et spiritualiser les corps ». Ils regardent chacun dans une direction opposée, attirés l'un par l'air, l'autre par l'eau, éléments que l'on ne peut affronter simultanément sans être en grand péril.

    Passant avec circonspection entre ces sculptures qui ne daignent pas s'abaisser à regarder celui qui les contemple, on se retrouve sous les frais ombrages d'une voûte de verdure, pour goûter quelques instants de repos tout en écoutant le paisible murmure du ruisseau. Puis, descendant la pente qui aboutit dans les fonds du vallon, on atteint une zone de plus en plus obscure. Un sentier se dirige vers le rebord d'une cascade, qui se fraye un chemin difficile au milieu d'énormes rochers, entre lesquels on peut apercevoir la silhouette lointaine du château.

    Maintenant, au cœur de cet étrange jardin qui cherche à nous signifier quelque mystérieux savoir oublié du commun des mortels, l'image de la « Mort dévorante » va nous glacer d'une terrible peur cosmique...

    Dans la demeure philosophale de Bomarzo, il faut beaucoup chercher et beaucoup méditer pour pénétrer le secret des monstres figés dans la pierre. Quand, au détour d'un sentier, apparaît la face énorme de la "Mort dévorante", cette figure bien connue de tous les familiers de l'alchimie, un certain effroi peu glacer les cœurs...

    Les monstres de Bomarzo

    Elle est là, la bouche grande ouverte et prête à mordre, les traits convulsés. C'est le perpétuel symbole de l'oubli que cause la mort.
    La nuque puissante supporte une sphère faite de bandes torsadées qui semblent lui imposer un mouvement de rotation, et surmontée d'une tour carrée posée sur le sommet, qui n'est pas sans rappeler les maisonnettes que l'on peut contempler dans les tombes étrusques.

    Les monstres de Bomarzo

    On tourne alors à droite, en descendant encore plus bas, pour longer le cours du ruisseau qui serpente entre les buissons. A l'endroit marqué par une nouvelle chute d'eau, on se trouve en face de deux statues d'une facture menaçante et rude, un géant qui force en l'écartelant une femme au corps renversé, tête en bas.
    Le géant s'appuie contre une armure complète de style romain.
    Une inscription mutilée parle du Colosse de Rhode, l'île des roses, dont le sculpteur se serait inspiré.

    Un peu partout, des signes tracés dans la pierre ne promettent qu'étonnement, stupéfaction même au voyageur en quête de merveilles qui entre dans le vallon. A tel point que l'observateur sagace pourra déchiffrer, non loin de l'Hercule exterminateur, une autre inscription à demie éffacée. Elle proclame :

    "Si Rhode est fière de son colosse, j'ai moi, mon petit bois de Bomarzo qui ne mérite pas moins d'orgueil." 

    La signification profonde de cet ensemble titanesque peut dérouter.
    Le groupe massif et repoussant raconte ainsi l'horreur primordiale de la chute dans le corps, quand le logos, le géant, l'y précipita de haut en bas et le déchira en deux lui laissant un seul visage, après avoir retiré l'armure.

    On continue à descendre au milieu des myrtes et des chênes, qui dissimulent sous leurs frondaisons un groupe de sculptures situé au point le plus bas.

     Les monstres de Bomarzo

    Aussitôt après c'est le calme d'une onde s'élargissant en un bassin semé de nénuphars, où trône une énorme tortue dont les formes ciselées rappellent l'art chinois des tombeaux Ming. Un homme de bonne taille pourrait presque tenir entre les mâchoires du monstrueux reptile dont la carapace moussue porte un vase renversé soutenant un globe où prend appui, d'un pied aérien, un personnage au manteau soulevé par le vent. Il tient un bras levé comme pour jouer de la flûte, la tête renversée au point de rester invisible.

    La tortue est là, justement, pour nous mettre en garde : elle est le symbole de la prudence et de la prévoyance. En alchimie, elle représente la materia prima qui, en passant par le creuset de la transmutation, s'épanouit dans sa forme pleine et parfaite.

    La personne qui s'élance et la lente tortue illustrent la devise : Festina lente ("Hâte-toi avec lenteur") que la renaissance traduisait par "Médite longtemps et agis promptement".

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    Sur l'autre berge s'ouvre la gueule béante d'une baleine, où un système de tuyauterie devait jadis faire tourbillonner l'eau.

    Les monstres de Bomarzo

    A côté de la tortue, se trouve  une vasque inclinée de façon anormale et délibérée. Au centre, un tertre artificiel, sans doute la "colline des neuf muses", sur lequel s’élance Pégase.

    Laissant le groupe derrière soi, on peut passer sur l'autre rive, en franchissant un petit pont, et suivre le chemin jusqu'à l'entrée d'un aimable nymphée gardée par deux lionceaux, emblème de sagesse.

    Deux fontaines surmontées de dauphins, animaux sauveurs envoyés par la Providence, font face à plusieurs niches  creusées dans un mir à demi écroulé près duquel semble s'amorcer l'ouverture d'un souterrain qui - dit-on - reliait autrefois le palais ducal aux cavernes et aux fontaines du fond de la vallée.

    Les monstres de Bomarzo

    En avançant sur l'esplanade, on reste perplexe quand, on aperçoit une maison dont la construction semble due à un architecte pris de folie.
    L'édifice s'adosse à la colline. Mais son aspect lovecvraftien ressortit plutôt de son inclinaison. Il est parfaitement inhabitable. Cette maison penchée, plus fortifiée qu'ornementée, procure aussitôt un malaise, même si l'attention est un instant distraite par la présence d'un ours, posté dans l'angle inférieur.
    Une maison est un lieu de repos. Ici l'angle incliné susciterait plutôt l'inquiétude.
    En effet, à peine franchi le seuil de cet étrange logis, aux murs obliques, on est comme happé par un dallage en pente, qui se dérobe sous le pied.
    Le vertige n'est pas loin. Nous sommes vraiment dans une demeure inspirée par un savoir que H.P. Lovecraft aurait retrouvé ?
    Décidément, le parc des Monstres de Bomarzo est bien un lieu où souffle la grande tradition.

    Les monstres de Bomarzo

    En suivant toujours le sentier on aboutit à un parterre exigu où un sphinx pétrifié, gardien des cieux supérieurs, nous met en garde par cette phrase lourde de sens : "Celui qui, les yeux grands ouverts et les lèvres closes, ne se dirige pas vers ce lieu évite d'admirer les sept fameux monuments de l'univers."

    Il s'agit bien entendu des sept merveilles du monde chères à l'antiquité, mais qui n'ont pas disparu avec la dégradation de ces immortels chefs-d'oeuvre puisque le Traité hermétique de De la Riviera y voit les sept métaux transmutables, les sept plantes miraculeuses de la Nature, depuis la racine noire jusqu'à la blanche fleur.

    Les monstres de Bomarzo

    Une faible distance sépare d'une sorte d'amphithéâtre dominé par la figure imposante d'un vieillard majestueux à la barbe blanche abondante, les jambes recouvertes d'une draperie verdie par les ans et l'humidité. A ses pieds, une esplanade entourée d'urnes renversées ou brisées.
    Les urnes les plus proches du dieu portent des inscriptions.
    Celle de gauche : " La fontaine n'est pas donnée à celui qui garde en cage les plus terribles fauves."
    Celle de droite : " Nuit et jour soyons vigilants et prêts à garder cette fontaine de tout les outrages."
    Ce qui signifie : la force bestiale repousse qui ne sait s'appuyer à la fontaine de vie tandis que la peur des bêtes fauves, des instincts, nous prive à la fois de la force et de la nourriture.

    Les monstres de Bomarzo

    Plus loin, entre l'esplanade et le front du vieil Océan, une figure féminine, dans laquelle il faut reconnaître Thétis, porte sur sa tête un vase aujourd'hui planté d’agaves qui lui font une coiffure étrange.

    Les monstres de Bomarzo

    Mais celui qui, issu à la fois du monde divin et terrestre, s'avance vers la prodigalité sans limite rencontre l'éléphant couronné d'une tour, caparaçonné dans le style hindou.
    Aux Indes, Ganeça est le dieu de l’intelligence, de même que l'éléphant de la piazza Minerva à Rome est l'exemple de l'esprit vigoureux, capable de supporter le fardeau de la sagesse. Il est mal conseillé, celui qui a voulu s'appuyer à la fontaine sans l'accord de l'éléphant : le guerrier fléchi sur la trompe.

    Les monstres de Bomarzo

    Derrière l'éléphant, un dragon à la queue écailleuse, aux ailes déployées écrase un molosse de sa masse tout en brandissant ses pattes griffues pour déchirer deux lions qui l'attaquent en bondissant.
    Les ailes du monstre, parsemées de demi-lunes et de flammes, expriment sa qualité de créature ignée mais sublunaire.
    Dans ce cas, l'hermétisme recommande d'abandonner les instincts à leur propre agonie, selon l'adage qui veut que Naturam natura vincit (la nature triomphe de la nature). Mais il serait conforme à la théogonie que le dragon représentât la discordance lunaire des passions mauvaises qui luttent avec la superbe solaire symbolisée par les fauves.

    Les monstres de Bomarzo

    Si l'on poursuit son chemin en contournant le groupe des animaux en lutte, on se trouve confronté avec une face monstrueuse et convulsée, sculptée à même la paroi rocheuse, et qui laisse voir une bouche ténébreuse et si largement ouverte qu'on peut glisser à l'intérieur sans même naisser la tête.
    Sur les lèvres distordues de cette "Gueule de l'Enfer", on peut lire cette phrase : Ogni pensiero vola (toute pensée est fugitive), qui se complète par celle de Dante : "Abandonnez tout espoir vous qui entrez ici."
    Si la crainte est inaccessible au noble voyageur, il découvrira dans cette gueule monstrueuse une pièce creusée dans la roche, seulement éclairée par la lumière tombant des yeux vides du masque, qui servent de fenêtres.
    Un banc de pierre, peut-être réservé autrefois aux membres d'une confrérie secrète, court le long de la paroi tandis que le centre est occupé par une table massive formée d'un trapèze de pierre ou doit se consommer le sacrifice...

    Pourquoi les archives personnelles des Orsini, des Borghèse, des Poniatowski et des Della Rovere sont-elles muettes sur le "Bois mystérieux", alors que ces familles nobles ont été à un moment de l'histoire en possession du parc des Monstres ?

    On a parfois évoqué à ce propos l'existence d'une société secrète très fermée d'origine vénitienne, qui aurait imposé le silence jusqu'à ces dernières années.
    L'aspect chinois des statues s'expliquerait alors par des relations privilégiées avec l'Orient, dont la route de la Soie serait le fil d'Arianne jusqu'à Venise et l'Italie, de Toufan à Lyon en passant Par Samarkand...

    Les monstres de Bomarzo

    Continuons.
    A gauche d'Océan, il faut descendre de quelques degrés pour s'introduire dans un dédale de jungle dont émerge une femme endormie dans l'herbe. L'âme songe au lieu de progresser ?

    Il faut revenir sur ses pas si l'on ne veut pas perdre tout ce qu'on a acquis. Et l'on est tenté de s'assoir dans une niche garnie d'un siège où l'on peut s'abriter en cas de fatigue. Il y est écrit :

    "Vous qui allez errant de par le monde, désireux de contempler de grandes et surprenantes merveilles, venez là où se trouvent les faces horribles des éléphants, des lions, des ours, des orques et des dragons"

    C'est le moment de quitter le parc des Monstres de Bomarzo, non sans continuer à méditer sur les étranges symboles qui s'y trouve cachés.

    Une interrogation fondamentale demeure pourtant : quel est le sens de cette formidable mise en scène ?
    Il n'y a pas d'autre réponse que celle que suggère la démarche hermétique : toujours chercher...


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  • Commentaires

    1
    Vendredi 3 Février 2012 à 20:38

    pas encore eu le temp de lirre tout

    mais juste les photos superbes

    tu es aussi doué en photografies qu en écriture...

    Affaire à suivre

    MERCI GIOVA

     

    2
    Nicole Caligaris
    Lundi 5 Novembre 2012 à 15:18

    Bonjour,

    Je vais parler des monstres de Bomarzo dans le cadre d'une causerie sur le monstre , limite de l'homme, au Lieu Unique à Nantes le 20 décembre 2012.

    M'autoriseriez-vous à montrer vos belles photos, en mentionnant comme source l'adresse de vote  site, et votre nom si vous le désirez?

    Il n'y aura pas de publication, vore autorisation ne vaudra que pour le soir de la conférence.

    Cordialement

    Nicole Caligaris

    3
    giova35 Profil de giova35
    Lundi 5 Novembre 2012 à 15:46

    Bien sur, mais les photos ont été prise sur google et le texte est un condensé d'un sujet qui a paru dans " inexpliqué " 1981. Par contre le site est une de mes créations.
    Un peu de pub ne fait pas de mal car c'est un gros travail qui est loin d'être terminé. Un grand merci pour votre gentillesse. 

    4
    Nicole Caligaris
    Mercredi 28 Novembre 2012 à 10:25

    Merci de votre réponse. J'utiliserai la photo de la porte de l'ogre, celle de la sphinge et celle d'Hercule et Cacus en donnant le lien vers votre site.

    Bien cordialement

    Nicole Caligaris

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