• Les délires de Velikovsky

    Les délires de Velikovsky

    Deux ans après la publication de « Mondes en collision », le fameux ouvrage de Velikovsky, parut aux Etats-Unis, un livre satirique intitulé In The Name of Science. L’auteur : Martin Gardner, un journaliste du Scientific American. Dans cet ouvrage fort divertissant, il tourne en dérision les thèse pseudo-scientifiques le plus célèbres. Celle de la Flat Earth Society (Société de la Terre creuse), par exemple, ou celle de l’orgone, chère à Wilhem Reich.

    Voici comment Garder juge l’oeuvre de Velikovsky : « Le docteur Velikovsky est un cas typique. Se spécialisant dans une discipline où il s’est instruit par lui-même, il mène seul ses recherches. Il est convaincu de la portée révolutionnaire de ses idées, fruit d’une inspiration plutôt que d’une déduction scientifique. Aucun critique ne l’arrête dans son travail. »

    Gardner précise que Velikovsky n’apporte pour preuve que des mythes dont il fait les « rêves », souvenirs des catastrophes inscrits dans l’inconscient collectif des peuples du monde entier. Quand à la nouvelle interprétation de l’histoire orientale que propose Velikovsky dans « Age in Chaos », parue en 1952 , Gardner la compare à un récit de science-fiction sur lequel il se refuse à faire tout autre commentaire.

    Comment juger objectivement une oeuvre aussi démesurée ? Il faut bien admettre que la logique de la démarche de Velikovsky nous échappe parfois. Le lien entre une comète détachée de Jupiter et les sept plaies d’Egypte ne semblent pas a priori évident. Sans parler du partage des eaux de la mer Rouge, les murs de Jéricho et de la victoire sur les armées de Sennacherib, le roi assyrien qui osa s’attaquer à la ville de Juda. S’il est regrettable que Gardner se permette de juger « Ages in Chaos » sans même l’avoir lu, il faut aussi reconnaitre que son exaspération n’est pas sans fondement.

    Velikovsky est mort en novembre 1979 sans avoir eu le temps d’achever le troisième volume « d’Age of Chaos ». C’était une personnalité puissante, dévoré par une passion unique à laquelle il consacra sa vie entière. Pour bien le comprendre, il est essentiel de rappeler qu’il était un disciple de Freud. C’est la lecture de  « Moïse et le monothéisme » qui décida de sa vocation et qui le lança à la recherche de l’histoire de son peuple. Freud, son père spirituel, bâtit toute une théorie sur la « révélation » de l’origine sexuelle des névroses. Il fallut des années avant que les psychiatres osent remettre en question l’interprétation freudienne et en estiment les limites.

    Semblable en cela à Freud, Velikovsky était obsédé par la théorie et en voyait partout la confirmation. Puisque les textes anciens décrivaient Vénus comme une planète menaçante et imprévisible qui déversait des pluies de feu sur la terre, Velikovsky en vint à se poser la question suivante : n’était-ce pas Vénus, alors qu’elle n’était encore qu’une comète, qui était responsable des catastrophes mentionnées dans la Bible ?

    Tous ceux qui s’intéressent à l’histoire de l’Antiquité savent que certains mystères n’ont jamais été résolus. Que penser, par exemple, de la soudaine disparition de la civilisation minoenne, vers 1500 avant notre ère ? Faut-il l’attribuer, comme certains le pensent, à l’éruption du volcan de l’île de Santorin, situé au nord de la Crète, qui aurait fait l’effet d’une bombe atomique ? Quelque auteurs font de l’île de Santorin le continent mythique de l’Atlantide ; d’autres prétendent que l’explosion détruisit le civilisation minoenne. C’est une hypothèse plausible. 

    Il existe cependant une contradiction majeure : Phaïstos, située en Crète du Sud, fut détruite à la même époque. Or, il est impossible que les vagues d’un raz de marée aient franchi la chaine de montagne qui sépare les deux endroits. L’hypothèse de Velikovsky – le passage de la comète trop près de la Terre – est plus vraisemblable…

    Malheureusement, Velikovsky eut tort de faire référence à l’Atlantide, ce qui lui enleva immédiatement la considération du monde scientifique. Il s’attira d’autre part les foudres des historiens en changeant sciemment la chronologie communément admise de l’Antiquité du Moyen-Orient.

    Selon la thèse que Freud développe dans Moïse et le monothéisme, l’exode aurait eu lieu pendant le règne du pharaon Akhenaton. Ce dernier serait mort assassiné pour avoir voulu imposer la nouvelle religion solaire monothéiste. C’est par Moïse qu’elle se serait transmise au peuple juif. D’abord d’accord avec cette thèse de Freud, Velikovsky en vint à la rejeter complètement. Un des grands mystères de l’Antiquité méditerranéenne est de comprendre la destruction de l’ancienne Crète et l’émergence de la Grèce d’Homère – Puis celle de Socrate. C’est comme si l’histoire s’était soudain arrête.

    Fidèle à lui-même, Velikovsky n’hésita pas à remettre tout en question. Selon lui, la réponse était évidente : les historiens se trompaient tout simplement dans les dates. Les événements importants auxquels ils faisaient allusion s’étaient passé six cents ans plus tard qu’ils ne le prétendaient. Ce qui résolvait le problème des années vides. Velikovsky entreprit alors une étude comparée des histoires égyptiennes, juives, assyriennes et babylonienne. Age in Chaos est le résultat de ce titanesque travail de compilation et reste d’un abord très difficile.

    Prenons l’exemple ce de que l’on a appelé les « tablettes d’Ammizaduga », retrouvées sur le mont Kuyunjik, site de l’ancienne Ninive, parmi d’autres documents de la grande bibliothèque du roi Assurbanipal. Les informations qu’elles nous donnent sur Vénus ne coïncident pas avec ce que nous savons des mouvements actuels des planètes. Les anciens astronomes se seraient-ils trompés dans leurs observations et dans leurs calculs ? Non, répond Vlikovsky. Ces tablettes prouvent tout simplement que la trajectoire de Vénus n’était pas régulière à l’époque des babyloniens !

    L’American Association for the Advancement of Science organisa, en 1974, une réunion spéciale dont l’objectif était de démontrer une fois pour toutes que les thèses de Velikovsky étaient erronées. A cet effet, la mathématicien Peter Huber assura qu’il suffisait d’effectuer quelques corrections mineures pour retrouver la trajectoire actuelle de Vénus. Toutefois, le professeur Lynn Rose et Raymond Vaughan, démontrèrent que pris à la valeur nominale, les chiffres fournis par les tablettes indiquaient une orbite différente. Et ce, en ne tenant compte que d’un pourcentage minimal d’erreurs d’écriture. Ce qui n’était pas le cas des calculs effectués par Peter Huber. Pour retrouver l’orbite actuelle de Vénus, il avait corrigé « 30% d’erreurs d’écriture » Rose et Vaughan affirmaient quant à eux que c’était 60% d’erreurs qu’il fallait admettre pour effectuer le réajustement.   

    Velikovsky triompha aussi dans un autre domaine. Les bouleversements qui, selon lui, avaient agité notre système solaire faisaient entrer en ligne de compte de puissantes forces électro-magnétiques qui, d’après les hommes de science de l’époque, n’existaient pas. La découverte dans les années 1960 des ceintures de Van Hallen donna raison à Velikovsky.

    Avec les années, les défenseurs de Velikovsky se firent de plus en plus nombreux. Au moment de sa mort, en 1979, le public avait de lui l’image d’un savant brillant et courageux à qui on pouvait simplement reprocher sa trop grande curiosité intellectuelle. En 1972, le magazine américain Pensée lui consacra plusieurs numéros qui furent plus tard rassemblés et publiés sous le titre « Velikovsky reconsidered ». En 1966, un livre intitulé « The Velikovsky Affair », lui avait déjà rendu justice en révélant au public la bassesse des méthodes utilisée contre lui. Vers la fin de sa vie, il fit de nombreuses conférences et participa à de nombreuses émissions télévisées. Réussit-il à faire admettre ses idées ? Vraisemblablement non. Du moins rassura-t-il le public sur sa bonne foi et son sérieux.

    Comment, en conclusion juger son oeuvre ? Bien qu’il soit difficile de trancher, il semble que sa thèse ne soit pas fondée. A l’étude des prétentions géologiques de Earth in Upheaval et ses arguments historique de « Ramses the Second and His Time », les commentaires ironiques de Martin Gardner reviennent à l’esprit. La plupart des hommes de science ne rejettent pas l’idée de grandes collisions, mais il est tout simplement impossible qu’elles aient pu se produire si récemment. Les géologues n’ont jamais trouvé la moindre preuve d’une catastrophe naturelle qui se serait produit il y a quelques millions d’années.

    Une chose est certaine : malgré son immense travail de compilation, Velikovsky n’apporte aucune preuve définitive à l’appui de sa thèse. L’avenir lui donnera peut-être raison. Son oeuvre constituera alors un très bel exemple d’inspiration scientifique.    

     


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