• Les crapauds du diable

     

    Les crapauds du diable

     

    Depuis toujours, les hommes considèrent les crapauds comme des créatures diaboliques. Les sorcières leur donnaient une place de choix dans leurs philtres magiques, tandis que certains initiés les crucifiaient la tête en bas. D'où vient cette répulsion ancestrale pour des animaux plutôt moins dangereux que les autres ?

    Le mythe du crapaud tue encore. En 1945, Edith Walton s'inquiète de l’absence de son oncle Charlie. Ce jour-là, Charlie Walton était parti travailler comme journalier chez ses voisins Potter : malgré ses rhumatismes et ses soixante-dix ans passés.

    Après quelques recherches menées à la tombée de la nuit, à la lampe électrique, on retrouve Charlie Walton allongé sur le dos au pied d'une haie, les bras écartés. Il porte à la poitrine une vilaine blessure en forme de croix, faite avec une serpe. Son cou a été cloué au sol avec une violence telle que la tête est presque séparée du corps.

    Le lendemain du drame, la brigade criminelle de Scotland Yard débarque à Lower Quinton avec à sa tête, un célèbre détective : le superintendant Fabian. Très vite, les policiers se heurtent à un terrible mur du silence. L'enquête piétine. Les paysans les plus coopératifs murmurent des propos incompréhensibles, où il est question des  " étranges habitudes "  du vieux Walton, à qui on reprochait de " parler aux oiseaux " ...

     Petit à petit, pourtant, les langues se délient. Charlie Walton n'avait ni chiens, ni chats, ni même oiseaux. Il avait des crapaud. Fabian le sait, il a vu un grand nombre d'amphibiens en liberté dans le jardin.

    Les semaines passent. Le vieil homme assassiné se révèle être un bien curieux grand-père. On parle, à mots couverts, de sorcellerie. Comme dans les bons romans policiers, le superintendant Fabian fait appel à une spécialiste de la sorcellerie du Moyen-Age, le docteur Margaret Murray. En même temps, il se plonge dans les archives locales. Ce qu'il cherche, ce sont les mobiles du meurtre, qui doivent être liés à cette affaire de crapauds.

    Soixante-dix ans plus tôt, un meurtre a été commis dans les environs de Lower Quinton, dans des circonstances quasi identiques. L'assassin, persuadé que sa victime était une sorcière, l'avait cloué au sol d'un cou de fourche et lui avait tailladé le corps avec une serpe. Le détective apprend également que Charlie Walton employait ses petits protégés à de curieuses fins : il les attelait à une charrue miniature et il les traînait à travers champs.

    Ce détail rappelle quelque chose à Margaret Murray : en 1662, une sorcière écossaise, Isobel Gowdie, est morte sur le bûcher, après avoir avoué qu'elle promenait ainsi des crapauds pour faire dépérir les récoltes.

    Fabian n'a plus alors à chercher très loin le mobile du crime : cette année-là, les récoltes ont été médiocres. L'élevage n'a guère rapporté. On a assassiné Walton pour le punir de sa mauvaise influence ! En plein XXème siècle...

     Les crapauds du diable
    Il n'est pas étonnant que des crapauds aient été mêlés à cette spectaculaire actualité. Depuis toujours, depuis que les hommes observent la nature et en tirent des enseignements, les crapauds semblent avoir été rejetés comme maléfiques ou utilisés à des fins magiques.
    On sait que ces amphibiens, très placides en réalité, ont longtemps constitué un des principaux ingrédients des potions magiques concoctées par les sorcières ou celles qui se faisaient passer pour telles. On attribuait aux philtres que l'on tirait d'eux le pouvoir fascinant de voler à travers les airs.

    Les crapauds du diable
    Paradoxalement, la science moderne peut montrer que cette croyance n'est pas dénuée de fondement. Au contraire. La peau des crapauds, issus des poissons, avaient le corps recouvert d'écailles. Plus ils sont restés sur la terre ferme, plus ils les ont perdus, au profit d'une peau humide qui favorisait les échanges respiratoires.

     Avec cette simple peau, ils devenaient particulièrement vulnérables aux agressions, qu'elles soient physiques, bactériennes ou mycosiques. C'est pourquoi ils se sont pourvus de glandes cutanées, capables d'émettre des substances bactéricides, fongicides, toxiques ou venimeuses.

    Une observation empirique des choses de la nature suffit pour reconnaître ce pouvoir toxique : un chien qui mord un crapaud ne tarde pas à se débattre par terre, l'écume à la bouche. Il peut en mourir. En Amazonie, plusieurs tribus d'Indiens empoisonnent leurs flèches au venin de crapaud, qu'ils extraient en faisant rôtir l'animal au-dessus d'un feu.

    Ailleurs, comme en Chine ancienne, on a rapidement appris à utiliser les décoctions de crapauds pour soigner certaines affections cardiaques : les propriétés tonicardiaques du venin de crapaud sont aujourd'hui bien connues de la médecine. On sait également que ce venin contient une substance hallucinogène, la bufoténine. Celle-ci altère les molécules chimiques des cellules nerveuses. Ces molécules, chargées de transmettre les messages des sens au cerveau, ne donnent plus que des informations erronées et déformées.

    C'est alors que le sujet peut avoir l'impression de voler dans les airs. Le venin de crapaud a sensiblement les mêmes effets que plusieurs hallucinogènes végétaux, eux aussi bien connus des sorcières. Juchées sur leurs manches à balai, les sorcières croyaient peut-être voler. Elles ne faisaient que "planer", à la manière de consommateurs modernes de L.S.D. ou autres drogues hallucinogènes...

    Les crapauds du diable  
    Au Moyen Âge et à la Renaissance, de nombreux procès témoignent de la familiarité des sorcières avec les crapauds. Beaucoup de ces femmes ont avoués avoir eu des soins particuliers pour leurs crapauds, allant jusqu’à les baptiser ou leur donner le sein. Ce qui est physiologiquement possible.

    L'aversion généralisée pour les crapauds est d'autant moins justifiée que cet amphibien n'a rien de spécialement dangereux pour l'homme. A moins qu'on ne le morde, ce qui entraînerait, au pire, quelques nausées et des hallucinations.

    Pourtant, dès l'Antiquité, le crapaud est considéré comme particulièrement dangereux. Pline l'Ancien le décrit comme " rempli de poison ". Au III° siècle de notre ère, Aelius écrit qu'une seule goutte de sang de crapaud, versée dans une coupe de vin, suffit à rendre le breuvage mortel.

    Mais les Romains étaient aussi des gens d'esprit pratique. Ils utilisaient les crapauds comme boussoles ! Pour trouver le nord, ils pensaient qu'il leur suffisait de placer le lame de poignard sur le dos d'un crapaud : l'animal tournerait alors sur lui-même jusqu'à ce que la pointe de l'arme soit dirigée dans la bonne direction. Cette croyance se retrouve dans plusieurs régions d'Europe, et notamment dans certaines provinces anglaises. 

    Avec les chrétiens, le crapaud se voit attribuer de nouveaux pouvoirs tout aussi néfastes. Satan aurait pris la forme de cette infortunée créature pour venir instiller son venin dans l'oreille d’Ève...

    C'est surtout au Moyen Âge que le mythe de l'amitié des crapauds et des sorciers se répand. Une légende particulièrement tenace prend naissance, selon laquelle le crâne de certains amphibiens refermerait une pierre précieuse, d'autant plus grosse que l'animal serait plus vieux. En 1569, un auteur populaire anonyme écrit : " On trouve à l'intérieur de la tête des plus grands et des plus vieux crapauds une gemme appelée borax ou stelon. Enchâssée dans une bague, cette pierre a le pouvoir de protéger contre le venin... "

    En 1609, Pierre de Lancre, un magistrat de Bordeaux spécialisé dans la chasse aux sorcières, se fait l'écho d'une superstition populaire : " Ces magiciens, qui élèvent des petits démons à l'aspect de crapauds, les nourrissent d'un brouet de lait et de farine et n'osent pas quitter leur demeure sans leur demander la permission."

    Dans le même esprit, les Inquisiteurs avaient cherché, quelques siècles auparavant, à détecter chez les hérétiques un quelconque commerce avec les crapauds, créatures sataniques par excellence. Les cathares, les templiers, les vaudois et les bogomiles avaient été interrogés en conséquence.

    Au Siècle des lumières, le goût pour la magie noire et la vogue d'un certain satanisme redonnent, paradoxalement, de la popularité aux crapauds....
     
     
     
     

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