• Les cathares devant la mort

    Le phénomène cathare apparaît en Occident aux aux  alentours du Xè siècle. A cette époque, les hérétiques sont dénoncés un peu partout en Europe. On les qualifie le plus souvent de manichéens.
    Le terme " cathare , qui signifie '' pur ", apparaît plus tard. Parlant des cathares de Thénanie, le bénédictin Eckbert, recteur de la cathédrale de Cologne, nous apprend qu'ils célébraient une fête en l'honneur de
    Manès ; et l’évêque de Liège pour lui indiquer que les cathares de son diocèse prétendaient recevoir par l'imposition des mains le Saint-Esprit, qui n'était autre que Manès lui-même.

    En 1017, on trouve des cathares  Orléans. Ils sont brûlé vifs après un jugement rendu par un concile d'évêques. En 1022 la chose se répète à Toulouse et en 1030 en Italie. Pourtant, malgré les bûchers, le mouvement fait tâches d'huile. L'Italie du Nord fut l'un des pays les plus touchés, et Milan passa longtemps pour un foyer actif de l'hérésie. Le pape Innocent III, agissant avec une particulière brutalité, réussit cependant, à grand peine, à contenir ce flot montant.

    Dans le Midi languedocien, le catharisme est le point de convergence de deux forces : la première fait procéder le catharisme du manichéisme, religion qui oppose deux   forces, égales dans le monde, la Lumière et les Ténèbres, ou le Bien et le Mal, l'Esprit et la Matière. Le manichéisme, pour se part, procède largement du culte essénien, dont le Christ était issu par sa mère. On regarde les esséniens comme formant le lien et le point de rencontre entre les platoniciens ou pythagoriciens, d'une part, et le bouddhisme, d'autre part, ce qui nous amène à parler de la seconde force d'attraction du catharisme. 

    Les esséniens avaient trois ordres d'adhérents, avec trois degrés d'initiation. Ils pratiquaient le bain sacré comme les brahmanes et les bouddhistes. Ils condamnaient les sacrifices sanglants et s'abstenaient de viande et de vin, nous dit l'historien Flavius Josèphe. C'est par le canal des esséniens que les idées indo-persanes passèrent au christianisme. Jésus lui-même, en recevant le baptême des mains de Jean, s'affiliait symboliquement à la secte des esséniens, dont le baptême était un rite essentiel.

    N'oublions pas non plus que les Pays de la Garonne sont une vieille terre druidique. Or les druide, hommes très sages, quoi qu'on en ait dit, avaient une philosophie très élevée. Ils croyaient notamment à la migration des âmes et à leur réincarnation après la mort. C'est sur ce vieux fond païen que vint au VIIè siècle se greffer l'hérésie arianiste à laquelle se convertirent les rois wisigoths.  Or, aussi, les comtes de Toulouse, de très ancienne noblesse germanique, étaient les descendant directs de ces familles. Il n'est donc pas étonnant que le catharisme ait trouvé dans cette terre romane, un lieu privilégié pour s'épanouir.

    D'après ce que nous en connaissons, il est certain, en tout cas, que la doctrine cathare est plus qu'une simple hérésie. Sur bien des points elle se sépare du christianisme traditionnel et rejette la plupart des dogmes de l'Eglise catholique.

     

    L'inspiration gnostique, qui attribue à l'homme trois natures : le corps, l'âme et l'esprit, le corps étant la demeure de l'âme et l'âme la demeure de l'esprit, a été reprise par les albigeois. Vis à vis de l'Eglise romaine, les cathares continuent et amplifient la tradition manichéenne, rejetant les sacrements, la croix (symbole de mort) et les cérémonies du culte. En même temps, ils méprisent l'Ancien Testament, œuvres des juifs, et font de Jésus un être purement spirituel. Nous connaissons surtout l'hérésie par ses détracteurs (puisque tous les écrits cathares furent brûlés, comme les écrits manichéens), qui nous donnent un compte rendu altéré, et par les chroniqueurs du temps. Nous pouvons cependant en dégager les grands principes. A la base se trouve le dualisme, prenant pour texte de référence l’évangile de Jean, considéré comme le seul authentique, qui met l'accent sur l'opposition éternelle entre deux principes, le Bien et le Mal. Ainsi dans ce monde, y a-t-il antagonisme entre la matière qui est du Diable, et l'esprit, qui est de Dieu. Les albigeois attribuaient à Lucifer, l'archange déchu, le Prince de ce monde, la possession du royaume terrestre. C'est pourquoi, à la fin des temps, ce monde matériel sera détruit, comme il est annoncé dans l'Apocalypse de saint Jean, et s'instaurera le règne du Saint-Esprit ou du Christ cosmique, le Paraclet.
    Pour les cathares, cette fin du monde devait s'accompagner de catastrophes cosmiques : Les océans recouvriraient la terre, balayant toute vie ; le soleil exploserait, la Lune serait détruite et les étoiles disparaîtraient, cédant la place au règne des ténèbres. 
    " Le Feu consumera les eaux et les eaux éteindront le Feu ".
    Ainsi, l'oeuvre du Mal sera définitivement anéantie. Tout ce qui est transitoire est l'oeuvre du Malin : c'est pourquoi Jean l'avait nommé Antéchrist. En Perse Zoroastre et Manès disaient que le dieu des Ténèbres avait donné sa loi à Moïse, la mauvais magicien.

    L'initium cathare est à voir dans Pythagore, adepte de la métempsychose, ou réincarnation des âmes impures dans de nouveaux corps d'hommes, d'animaux, voire dans le règne végétal.

    Nous avons déjà dit que les cathares rejetaient les dogmes, à savoir l'eucharistie, la rémission des péchés et les sacrements qui leur semblaient sacrilèges : baptême, communion, mariage. A ce propos, voici le credo " hérétique " de Jacques et Mecasmus, deux dualistes d'Italie ayant " confessé leurs fautes à la sainte Eglise :
    " Diable créateur de la matière ; mépris de la croix des temples, des sacrements de l'Eglise romaine ; spécialement nullité de l'Eucharistie... Pas de salut pour les adultes et les enfants innocents morts sans le Consolamentum, administré par les dualistes qui, en imposant les mains, confèrent le Saint-Esprit. Le démon a donné la loi à Moïse... Nullité des pèlerinages, condamnation du mariage ; prohibition des viandes et œufs émis " de adulterio ". Tout consolé qui mangerait de la viande serait damné. " " Le Diable a fait le Déluge, pour tuer les Géants qui prêchaient aux hommes, lesquels, par leurs fornications,
    " tollebant hereses Diaboli ".

    Hostiles à la manière impure, ils condamnaient le mariage pour les initiés, institution  qui multiplie les corps aux dépens de la continence.
    " L'aversion pour la " Création perverse " amène les dualistes à proscrire de leur alimentation les mets carnés, Dieu ayant maudit la Terre. Issue par la luxure de la sémination " immonde ", la viande incite à la concupiscence. "

    Cette croyance a pour corollaire que l'âme, pour atteindre la perfection, doit être purifiée de la souillure matérielle et du contact de la chair.
    L'idéal est donc chasteté, qui conduit au salut. Cependant, comme une telle doctrine implique une discipline extrêmement dure, la masse des croyants ne sera pas tenue de la pratiquer strictement. L'ascétisme  était le fait des Bonhommes ou Parfaits, petite élite de sages, seuls capables de recevoir l'illumination de la connaissance. S'abstenant de tuer aucun animal, respectant la nature dans toutes ses manifestations, les Parfaits, toujours vêtus de noirs, " une tiare persane sur la tête, ressemblaient à des brahmanes ou à des acolytes de Zoroastre. Lorsqu'ils avaient fini leurs cérémonies, ils tiraient d'un rouleau de cuir qu'ils portaient sur la poitrine l’Évangile selon saint Jean et le lisaient à haute voix.

    Les revêtus s'abstenaient de viande, d’œufs et de laitages, tous produits d'origine animale, pratiquant une alimentation purement végétarienne. Voués à une chasteté absolue, ils évitaient tout commerce sexuel.

    Quant aux rites, ils étaient très simples et dénués de tout esprit de superstition, comprenant surtout des prières en commun, des chants et des sermons, s'inspirant des livres de Manès et des gnostiques.

    Les cathares n'avaient pas de lieu de prédilection  pour pratiquer leur culte, la nature leur offrait ses bois, ses campagnes, les seigneurs leurs châteaux, les bourgeois leurs maisons. On a dit qu'ils voulaient détruire la famille, ce qui est faux puisqu'ils approuvaient le mariage " civil " pour les simples croyants. D’après Fernand Niel, les albigeois pratiquaient une forme de confessions publique mais leur principal rite était le célèbre consolamentum. Il était donné à un croyant qui voulait entrer dans la communauté des Parfaits, soit aux mourants voulant réaliser une bonne mort. Cette cérémonie très simple consistait pour le Parfait à imposer les mains sur la tête du consolé en prononçant certaines paroles dont nous ignorons la teneur. Le consolamentum n'était qu'un symbole extérieur. Derrière lui se cachait le don de l'âme, qui permettait à cette dernière de traverser, rayonnante, le portique étroit de la mort, d'échapper à l'ombre et de s'identifier à la lumière. Et les cathares avaient, pour l'entraide aux mourants, des procédés dont la sciences est à jamais perdue.

    Ne craignant pas la mort, il arrivait parfois que certains Parfaits en vinssent à se laisser mourir par endura : " Leur doctrine, affirme Otto Rahn, permettait, comme celle des druides, le suicide ; toutefois, elle exigeait qu'on mit fin à sa vie non par lassitude de vivre, par peur ou par douleur, mais dans un état de parfait détachement de la matière. "
    Toujours d'après notre auteur, les cathares effectuaient l'endura toujours à deux : " Ce frère, au côté duquel le cathare avait passé, dans la plus idéale amitié, des années d'effort continus et de spiritualisation intensive, il voulait, ce concert avec lui dans l'autre vie encore, la vraie vie, goûter les beautés entr'aperçue de l'au-delà et la révélation des lois divines qui meuvent le monde.

    Pour mettre fin à leurs jours, ils choisissaient entre cinq genre de mort : s'empoisonnant, se laissant mourir de faim, s'ouvrant les veines, se jetant dans un précipice ou se plongeant dans l'eau glacée après un bain brûlant, ce qui provoquait une congestion pulmonaire qui les emportait.
    certains indices permettent de supposer également que les albigeois choisissaient parfois la mort en groupe. On a retrouvé dans une crypte de la montagne Noire, non loin de Carcassonne, des squelettes datant de l'époque qui nous intéresse. Ils étaient couchés circulairement, les têtes au centre, les pieds à la circonférence comme les rayon d'une roue parfaite. " Ceux qui se sont étendus pour mourir dans une solitude secrète, et ont dessiné avec leur corps une figure géométrique de roue, n'ont poursuivi ce but étrange et si inusité au moment de la mort que parce que c'était un rite d'une importance exceptionnelle et dont ils attendaient un résultat sublime. "
     

    Cet auteur, Maurice Magre, pense que cette manière de mourir, qui était déjà connue en Bretagne, dans l'île de Tiviec, il y a plus de 5 000 ans, était le fait des peuples descendant des antiques Atlantes.

    Cependant, la pratique de l'endura ne conduisait pas fatalement à la mort. Le plus souvent, il s'agissait d'un jeûne de purification d'une durée de deux mois, entrecoupé des pauses pendant lesquelles les ascètes prenaient du pain et de l'eau. Comme nous l'avons dit, et surtout à l'époque des persécutions, il arrivait que les cathares, après la réceptions du consolamentum, se donnassent volontairement la mort. 

    Si nous connaissons très mal les cérémonies de culte, des fouilles ont néanmoins permis de mettre au jour des objets symboliques utilisés par les albigeois, qui nous ont fait retrouver certaines de leurs croyances jusque-là ignorées Ainsi, d'aucuns n'avaient pas hésiter à affirmer que le jeune Otto Rahn, pour confirmer ses thèses, avait lui-même dessiné certains graffiti découverts dans les grottes de Sabarthez, notamment une colombe cathare. Or, on a retrouvé une colombe sculptée à Montségur même et dans une des grottes de l'Ornolac. La colombe est le symbole du Saint-Esprit, de la lumière divine descendue parmi les hommes, ce qui prouve bien que le catharisme est une religion de lumière et non pas magique. Dans ce sens vont les découvertes faites récemment de croix solaires, de croix celtiques et d'objets en forme de pentagones trouvés sur le Pog et dans certaines grottes. Tous ces symboles ont trait au culte de la création divine. Les travaux de Fernand Niet, démontrant que le château de Montségur était un temple solaires, ont confirmé la filiation manichéenne et zoroastrienne de l'albigeisme. De la même manière, et bien qu'on ait passé la chose sous silence, les Méridionaux ont fait un usage constant de la croix à virgule et du svastika, du Moyen-Age jusqu'au XIXè siècle, rejoignant ainsi les grands courants du symbolisme universel.

    Les cathares menaient une vie exemplaire. Avant les persécutions, ils parcouraient le Midi en tout sens, enseignant les foules, prêchant un évangile de purification et de simplicité, fustigeant les mœurs corrompues du clergé catholique, qui pratiquait, entre autre fautes, le nicolaïsme (le mariage des prêtres) et la simonie (le trafic des messes).
    Le peuple suivait ces hommes vêtus de noir qui vivaient comme des saints et abandonnait ses mauvais prêtres. La noblesse, attirée par l'idéal aristocratique de l'hérésie, ralliait aussi la nouvelle foi. L'église officielle se défaisait avec d'autant plus de facilité qu'elle était loin du peuple. Les cathares, eux, partageaient les misères de chacun, exerçant la médecine, gardant les malades et portant " la bonne parole ".

    Souvent artisans, les albigeois pratiquaient souvent le tissage de la laine, et ces Parfaits se demandaient, courbés sur leurs métiers de tisserands, si
    " ce n'était pas l'esprit de la terre qui tissait véritablement, au métier bruissant du temps, la robe vivante de la Divinité "

    L'histoire de l'hérésie albigeoise est longue et mouvementée. Il n'est pas dans notre intention de l'écrire ou de la refaire ; l'important, dans cette révolte spirituelle, est d'en apercevoir les raisons.

     

     


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