• Le secret des architectes de Versailles

     

    Nous l’avons vu : ce n’est ni par hasard ni par caprice que Versailles « au Val de Gallie » devint la résidence royale. De la part de Louis XIV, une telle décision répondait à tout un courant d’idées dont Guillaume Postel et Tommaso Campanella, entre autres, furent les théoriciens, et l’on doit à des hommes tels que Richelieu, ce redoutable prince de l’Eglise d’avoir traduit ces aspirations sur un plan concret : aussi bien guerrier que diplomatique.

    Car, pour utopique qu’elle paraisse, la Cité du Soleil de Campanella est sans conteste un manifeste théologico-politique de la monarchie absolue et de l’illuminisme gallican issu de la Contre-Réforme. Quant à Versailles, cet ensemble architectural et paysager unique au monde, il en sera la réalisation artistique, la concrétisation symbolique. Le Vau, F. d’Orbay, Mansart, Le Brun, Marsy, Tuby, Girardon, Le Nôtre, Le Hongre, Coysevox, parmi maints autres artistes du siècle, y exprimeront le meilleur d’eux-mêmes.

    A l’examen, en effet, la demeure du Roi-Soleil se révèle tout autre chose que la manifestation de la rationalité triomphante et de l’esprit géométrique. Outre l’esthétique baroque dont parfois ils témoignent, les bâtiments, les allées, les jardins, les bassins, les fontaines nous donnent à lire ce qui fut leurs raisons d’être véritables : une mythologie à la mesure de celui qui y avait élu séjour, et comme un condensé de l’idée que le roi se faisait de sa mission et de son pouvoir.

    C’est ce qu’à fort bien vu Talleyrand, lorsqu’il déclarait : « La gloire de Louis XIV a resserré toutes ses idées dans les limites de Versailles. »

    A Versailles, la moindre décoration est devise, tout se fait « armes parlantes ». Ainsi bien sûr, des mascarons qui ornent le linteau des portes, et où l’on retrouve la figure solaire.

    Toutefois, certains emblèmes sont moins évidents, quoique tout aussi nombreux. Pourquoi , par exemple, tant de lyres ? Et ce dès l’entrée du château, sur les grilles qui bordent la place d’Armes. Comme on le sait, la lyre est l’attribut d’Apollon, dieu solaire des Arts, auquel Louis XIV, en tant que mécène, ne pouvait que s’identifier. Mais cet instrument de musique est aussi une invention d’Hermès, le gardien des portes, le messager, celui qui, dans la tradition ésotérique, est chargé de préserver le secret, et tout à la fois de le révéler à quiconque s’en montre digne. Secret ou symbole aux multiples facettes, d’ailleurs, dans lequel l’initié puise à sa convenance, mais surtout selon la pénétration et la profondeur de son savoir.

    Cette idée n’était pas du tout étrangère au maitre des lieux, qui, tel Hermès, dispense à ses sujets, ses lumières à proportion de ce qu’ils peuvent en comprendre et en fonction de ce qu’ils sont, le souverain détenant seul la compréhension intégrale de tous les signes et de tous les mystères.

    Aussi, comme l’a remarqué M. Hautecoeur, le roi quand il se trouve en présence d’un visiteur de marque versé dans les belles-lettres, prend-il soin d’expliquer telle particularité de son palais par les Métamorphoses d’Ovide. Mais, lorsqu’il a affaire à un marin ou à un guerrier, il met l’accent sur les enseignement fournis par les allégories relatives à Neptune ou à Mars. Devant les gens du négoce, il en appelle à Mercure. Quelqu’une des personnes de son entourage a-t-elle besoin d’être encouragée dans ses pratiques religieuses ? Ainsi que le rappelle le R.P. Guillou dans son essais intitulé Le Palais du Soleil, Louis XIV ne dédaigne pas de commenter pour elle les symboles de la chapelle, ayant trait à la Résurrection et à la toute-puissance de Dieu…

    Versailles, cependant, ne se signale pas seulement par la valeur didactique de ses allégories, ou du moins ce n’est que d’une façon tout à fait secondaire, dans la mesure où le palais et ses dépendances sont à l’image du royaume, où ils sont le signe de cette monarchie idéale annoncée par Postel et Campanella. A ce titre, Versailles est bel et bien, certes, un microcosme dans le macrocosme, mais il tel que pour autant que le Roi-Soleil y habite et en est le centre. De là la disposition qu’affectent les appartements royaux eu sein de l’ensemble.

    Les auteurs du « Guide de Versailles mystérieux » notent à juste titre que « la disposition des sept salons de 1673 est rigoureusement astrologique ». « On entre, ajoutent-ils, sous le signe de la Lune, mère des générations, d’abord dans le salon de Diane ; on passe ensuite dans la salle des gardes, consacrés à Mars, dieu de la Guerre, puis dans le salon de Mercure, l’antichambre. La grande chambre du roi est consacrée à Apollon. Vient ensuite le cabinet de Conseil, sous le signe de Jupiter. On traverse enfin la petite chambre du roi, dédié à Saturne. Ma dernière pièce, Dont les fenêtres sont orientées vers l’appartement de la reine est décorée des symboles de Vénus.

    Remarques judicieuses, au reste ratifiées par l’historiographe des bâtiments lui-même André Félibien des Avaux, qui écrit : « Comme le Soleil est la devise du roi, l’on a pris les sept planètes pour servir de sujets de tableaux aux sept pièces de cet appartement, de sorte que dans chacune on y doit représenter ls actions des héros de l’Antiquité qui auront rapport à chacune des planètes et aux actions de Sa Majesté. »

    Le symbolisme est clair. L’appartement royal, dans sa répartition, est le reflet exact du système des valeurs, de leur hiérarchie, mis en oeuvre par Louis XIV. Le roi entend s’inscrire dans la lignée de ses ancêtres ; en accordant la préséance à la déesse des nuits, il reconnait sa filiation . De même, place est faite à ce qui lui permet de régner : la force des armes avec Mars, la diplomatie avec Mercure, le commandement avec Jupiter. Mais il n’oublie ni la sagesse réflexive ni la méditation solaire, non plus que le devoir de s’assurer une descendance.

    En somme, le parcours de pièce en pièce est à la fois logique et chronologique. Le premier salon représente le passé et rappelle que Versailles fut d’abord un pavillon de chasse. Le dernier est tourné vers l’avenir.

    Mais, ce qui apparaît comme beaucoup plus significatif encore, c’est la place qu’occupe la grande chambre du roi par rapport aux autres pièces. On s’aperçoit que cette pièce se situe au centre, entre, d’une part, Diane (ou la Lune), Mars, Mercure, et de l’autre, Jupiter, Saturne et Vénus.

    Cette place ne doit rien au hasard. En voici une preuve supplémentaire : à la suite des remaniements successifs dont Versailles fut l’objet, au cours des années, la grande chambre du roi ne se trouvait plus au centre du palais. Louis XIV la fit donc transférer assez tardivement, il est vrai ; mais, comme nous le verrons, non sans qu’il y ait là quelques- autre raison encore. 

    « Le transfert de la chambre de Louis XIV, écrit l’historien Pierre Verlet dans son essais Versailles, était presque inévitable. Selon une très ancienne tradition, le roi longeait au centre même de son château. Il était le cœur du château : lorsqu’il dormait, la vie semblait s’arrêter. Par les cérémonie du coucher et du lever, entre lesquelles le sommeil du roi libérait les courtisans de leur service, la chambre du roi fixait, plus encore que le cour du soleil, les limites des jours et des nuits de Versailles, et l’on peut noter comme un symbole que Louis XIV désigna pour la dernière chambre non seulement le milieu de son château, mais le plein est, l’axe même sur lequel le soleil se lève sur ses terres. »

    La nouvelle chambre donne en effet sur le grand canal, dans les eaux duquel le souverain peut voir se refléter, du levant au couchant, d’Orient en Occident, la course de l’astre du jour.

    Du fait du transfert de l’appartement royal, cependant, les salons planétaires disparaissent, et Louis XIV, très intentionnellement, ne fera rien pour conserver l’ancienne disposition. Désormais, Apollon gouverne et règne seul, roi des roi, monarque absolu. L’atteste d’ailleurs sa devise nouvelle : Nec pluribus impar, qui succède à la devise de sa jeunesse : Foecundis ignibus ardet. Après avoir brûlé de feux multiples, féconds, mais quelques peu désordonnés, Louis le Grand se déclare unique, incomparable, et toutes choses à Versailles répètent inlassablement ce qui en est devenu le dogme, aussi bien le rituel du lever et du coucher, les fêtes, l’habit de cérémonie du souverain constellé de pierreries, que les motifs ornementaux du palais, les immenses miroirs de la galerie des Glaces, l’alignement des statues et des plans d’eau, les dimensions de l’ensemble architectural et paysager…

    Versailles s’étend, en effet, sur quelque 7 milliers d’hectares, le canal mesure plus de 1 kilomètre et demi de longueur, sans compter ses branches perpendiculaires, qui totalisent plus de 1000 mètres ; et le tout à l’avenant !

    Devant tant de démesure, on serait tenté de croire que Versailles ne doit son existence qu’à la célébration du culte royal et qu’aucune place n’est laissée à autre chose qu’à cette autoglorification perpétuelle. Qu’on se détrompe, cependant : la demeure du Roi-Soleil recèle aussi sa part d’ombre, de nuit, de doute.

    Dans les métamorphoses, Ovide relate en effet l’infortune de Phaéton. Ce dernier passait généralement pour le fils du Soleil et de Clymène, une Océanides. Quelqu’un lui ayant soutenu le contraire, Phaéton se rendit au palais du Soleil pour apprendre de sa bouche la vérité sur sa naissance. Il supplia Phébus (alia le Soleil) de lui donner la permission de conduire son char, rien qu’une fois seulement, ce qui suffirait à prouver à tout l’Univers qu’il était bien son fils. Phébus tenta de détourner Phaéton de cette périlleuse entreprise. En vain.

    Le jeune homme prit donc les rêne, mais ne reconnaissant plus la main de leur maitre, les chevaux fougueux du Soleil se détournèrent de leur chemin habituel, tantôt s’élevant trop haut, descendant trop tantôt près de la Terre, et semant la désolation. Ce que voyant, et afin de limiter le désastre, Jupiter décida de précipiter Phaéton et son attelage dans le fleuve Eridan, où le jeune homme trouva la mort.

    Ce mythe doit se comprendre à la lumière de l’histoire personnelle de Louis XIV, dont on disait qu’il n’était pas le fils de Louis XIII, soupçonné d’impuissance. Il était d’autre part de notoriété publique qu’Anne d’Autriche avait été une femme volage. On comprend aisément quelle leçon Louis XIV pouvait tirer de ce mythe : en tenant fermement les rênes du char de l’Etat, ne prouvait-il pas à lui-même, que sa royauté n’était pas usurpée ?    


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