• La reine morte du petit Trianon

    Il faut rappeler qu'à l'époque de l'apparition des " fantômes " de Trianon, aucune étude sérieuse n'avait encore été consacrée aux phénomènes de rétrocognition. C'est ce qui explique en partie les manifestations de scepticisme, voire d'hilarité, qui furent enregistrées lorsque les deux Anglaises rendirent publique leur étrange aventure.

    Pour beaucoup de contemporains, il était évident que ces deux femmes d'âge mûr, naïves et peut-être même un tantinet hystériques, avaient eu des hallucinations. Sans doute leur mémoire était-elle défaillante, ou bien encore, en suivant leur incorrigible penchant au romanesque, avaient-elles ainsi agrémenté une réalité par trop banale... De plus, il sembla incroyable que les deux touristes n'aient pas réalisé sur le moment qu'elles voyaient des choses qui ne pouvaient pas exister réellement.

    Les réactions de Miss Moberley et de Miss Jourdain témoignent néanmoins d'un certain bon sens : elles étaient devenues suffisamment conscientes du caractère anormal de leur expérience pour tenter d'élucider le mystère à l'aide de document historiques. Au cours des années suivantes, elles devaient effectuer des recherches minutieuses concernant la construction du Trianon : modifications successives de l'architecture originale, plans des jardins, costumes et livrées des serviteurs du château, etc...

    A cet égard, il semble qu'on ne puisse guère prendre en considération l'hypothèse émise par un journaliste, qui insinuait que les deu femmes avaient été abusées et qu'elles n'avaient pas réalisé qu'elles avaient vu, en fait, des personnages contemporains, vivant eux aussi en 1901. Pourtant l'uniforme vert et le tricorne des jardiniers n'étaient certainement plus portés par le personnel de Versailles au début du siècle. Et d'ailleurs comme le firent remarquer Miss Moberley et Miss Jourdain, à la lumière de leurs recherches historiques : " Le vert était la couleur de la livrée royale et, comme tel, n'était plus porté à Trianon, pas plus qu'à Versailles. "

    On a également suggéré que les deux Anglaises avaient pu se trouver mêlées sans s'en apercevoir à quelque fête costumées. Pourquoi pas, mais comment expliquer alors que les acteurs de cette mascarade se soient promenés dans des bosquets qui n'existaient plus et qu'ils aient suivi des sentiers disparus depuis longtemps, lors de ce bel après-midi d'août 1901 ?

       A cela, on peut répondre que Miss Moberley et son amie erraient, elles aussi, sur les mêmes sentiers et parmi les même bosquets. . Certes, mais elles n'étaient pas vêtues des mêmes toilettes désuètes appartenant manifestement à une autre époque. De plus, en ce qui concerne la musique entendue en janvier 1902, les vérifications ultérieures semblèrent prouver qu'aucun orchestre n'avait joué ce jour-là, ni dans le parc, ni aux environs. 

     

    Le kiosque dont elles se souvenaient ressemblait assez à celui qui figure sur les plans originaux de Trianon : il s'agissait d'une
    " ruine artistique " à but purement décoratif. Malheureusement, on ignore si cette " folie " est restée à l'état de projet ou si elle a été effectivement réalisée. Ce même kiosque posera d'ailleurs bien des problèmes à Miss Moberley et ) Miss Jourdain, tellement désireuse de l'identifier à l'un des éléments du Trianon d'origine qu'elles se laissèrent aller à de fâcheuses contradictions dans leurs dépositions successives.

    " L'édifice avait un petit air oriental ", déclarèrent-elles notamment. Léon Rey, qui écrivait alors dans La Revue de Paris, pensa pouvoir assimiler l'édifice à un petit bâtiment dit " Jeu de bague ", dont le style était en effet vaguement chinois. Mais les deux Anglaises réfutèrent cette hypothèse, arguant des différences notables existant entre le kiosque de leurs souvenirs et le Jeu de bague.

    Notons toutefois que cette allusion de leur part à un style chinois date seulement de 1909, si bien qu'il est permis de penser que les dignes femmes se sont laissées influencer par leur imagination. Néanmoins, nous savons qu'en 1774 le jardinier royal de Marie-Antoinette, Antoine Richard, traça des plans qui indiquent l'emplacement d'un petit kiosque de jardin, du type de celui qu'avaient vu les deux femmes. 

    Lorsque l'on examine aujourd'hui les faits rapportés par Miss Moberley et Miss Jourdain , ainsi que les innombrables commentaires et articles qui suivirent, il en ressort surtout une extraordinaire impression de confusion du fait des interprétations contradictoires qui furent avancées. Ainsi, l'homme à la mine sinistre qui inspira aux deux amies une aversion instinctive fut identifié par certains comme le comte de Vaudreuil, dont on connait le rôle funeste durant la fin du règne de Marie-Antoinette. D'autres, par contre, y virent l'incarnation diabolique du vieux roi Louis XV. De la même manière, il n'est pas un détail rapporté par les Anglaises qui n'ait fait l'objet d'explications aussi ingénieuses que diverses et parfois fort hasardeuses.

     D'autre part, on a accusé les demoiselles d'avoir, au cours de leurs recherches, retenu uniquement des éléments susceptibles de confirmer et d'attester leur incroyable aventure. Les deux femmes professeurs furent parfois présentées comme deux vieilles filles refoulées, nourries de toutes sortes d'inepties romanesques concernant le destin tragique de Marie-Antoinette

    Et pourtant, ce n'est pas l'impression que laissent les écrits de Miss Moberley et Miss Jourdain, car elles y apparaissent au contraire comme équilibrées et pleines de bon sens, et très sincèrement intriguées par leur étrange aventure de ce mois d'août 1901. Si on a pu les soupçonner d'avoir délibérément modifié leur récit en fonction des nouveaux éléments historiques qu'elles découvraient, on peut tout aussi bien supposer que seules les recherches effectuées les ont mises en mesure de réaliser pleinement ce qu'elles avaient vu...

    Personne aujourd'hui ne peut savoir avec certitude ce qui s'est effectivement passé en ce 10 août 1901. Les deux femmes ont-elles vécu une sorte de " glissement temporel " ? S'agit-il de rétrocognition . Il est en tout cas certain que l'aspect le plus convaincant et le plus troublant de cette singulière expérience réside dans les modifications topographiques enregistrées par Miss Moberley et Miss Jourdain après leurs premières visites : elles ont parcouru des sentiers qui n'existaient plus depuis longtemps, et il semble qu'elles aient véritablement erré dans le Trianon du XVIIIè siècle.

    Les Anglaise seraient-elles prédestinées à vivre semblables incursion dans le temps ? Ou bien le paysage français est-il particulièrement propice à ce genre de phénomène ?

     

     

     


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