• La Grande légende des parfums

     

    Terre brûlée par le soleil nécessaire à la croissance des plantes aromatiques, la péninsule Arabique a fourni au monde antique les parfums précieux et recherchés dont l’Antiquité a fait une consommation importante. Hérodote rappelle dans le troisième de ses Histoires que l’Arabie est « le seul pays du monde qui produise l’encens, la myrrhe, la cassie, le cinnamome et le laudanum ». Le légendaire « pays des aromates » se situait, pense-t-on, au Yémen. Ils produisaient l’encens et l myrrhe que transportaient vers Damas et Alexandrie les caravanes de chameaux. La « route de l’encens » longeait la lisière intérieure du haut plateau yéménite, aux confins du désert, là où le relief ne s’oppose pas au passage des chameaux. Partie du Dhofar, elle traversait le Hadramaout, puis se dirigeait vers le nord, parallèlement à la mer Rouge.

    Pline l’Ancien raconte dans son « Histoire naturelle » que 3 000 familles des Minéens d’Arabie possèdent un droit héréditaire d’exploitation des forêts d’encens. Au moment de la récolte, les collecteurs considérés comme « sacré » doivent de façon impérative éviter tout contact avec les femmes et les mort. L’incision à la hachette de l’écorce des arbres à myrrhe et à encens fait jaillir une écume visqueuse qui s’épaissit et se coagule et qu’on recueille ensuite sur une natte de palmier, ou sur une aire battue alentour. L’encens et la myrrhe se présentent sous l’aspect de boulettes irrégulières que forme en se solidifiant un suc blanchâtre.

    Dans son « Histoire des Plantes », le botaniste grec Théophraste décrit le caractère rituel de ces récoltes : « Toute la récolte d’encens et de myrrhe est rassemblée dans le Temple du Soleil, qui est l’endroit le plus sacré du pays de Saba. Des Arabes armés y montent l garde. Chacun porte sa récolte, entasse son lot d’aromates et l’abandonne à la surveillance des soldats, après avoir pris soin de placer sur son lot une tablette indiquant le nombre de mesures qu’il contient et le prix demandé pour chacune. Quand les marchands viennent s’approvisionner, ils examinent les inscriptions et chacun fait mesurer la quantité qui lui convient, tandis qu’il dépose le prix à l’endroit où il a prélevé la marchandise. Arrive ensuite le prêtre du Soleil, qui prélève le tier de la somme pour le dieu. Le reste demeure là jusqu’à ce que les propriétaires reviennent le prendre.

    La récolte des aromates est entourée de merveilleux. Les Histoires d’Hérodote rapportent l’étrange cueillette de la cassie : « C’est après s’être enveloppés de peaux de bœufs et autres le corps entier et le visage à la seule exception des yeux qu’ils vont la chercher ; elle croit dans un lac peu profond ; sur ce lac et autour séjournent, parait-il, des animaux ailés ressemblant fort à des chauves-souris, qui poussent des cris terribles et opposent une vaillante résistance ; il faut les tenir à l’écart de ses yeux et cueillir la cassie dans ces conditions. Quant au cinnamome, les Arabes le récoltent d’une façon plus étonnante encore. Où il nait, quelle est la terre qui le nourrit, on ne peut pas le dire, à cela près que certains, dont l’opinion n’est pas sans vraisemblance, prétendent qu’il pousse au pays où Dionysos fut élevé. Ce sont, dit-on, des oiseaux de grandes tailles qui apportent ces copeaux que, d’un nom appris des Phéniciens, nous appelons cinnamome ; ils les apportent pour la confection de leur nids, qu’ils attachent en les formant de boue contre des roches escarpées où l’homme ne peut aucunement accéder. En face de cette situation, voici donc l’artifice dont usent, dit-on, les Arabes : ils découpent en morceaux aussi gros que possible les membres des bœufs, ânes et autres bêtes de somme qui viennent à périr, les transportent dans la région des roches, les déposent à proximité des nids et se retirent à l’écart ; les oiseaux descendent aussitôt et remontent les quartiers de viande dans leurs nids qui, ne pouvaient en supporter le poids, se rompent et tombent à terre ; eux surviennent alors et recueillent ainsi le cinnamome, qui arrive de là dans d’autres pays »

    Produits du soleil, les aromates ne peuvent pousser que sur une terre brûlante et sèche comme la péninsule Arabique, d’où s’exhale, rapporte Hérodote, « une odeur merveilleusement suave » que sentit la flotte d’Alexandre au large des côtes de l’Arabie. Les Sabéens qui habitaient le sud de la péninsule Arabique, au Yémen, utilisaient les précieux aromates dans leurs cultes.

    De per fumare, le parfum établissait une médiation verticale entre les hommes et les dieux, d’où l’origine culturelle du parfum dans toutes les civilisations. Les parfums furent connus en Egypte dès l’Antiquité la plus reculée. Ils étaient utilisés dans les rites sacrés, pour l’embaumement et la conservation des morts, ainsi que pour la toilette. Dans les grands temples égyptiens, comme deux d’Edfou et de Médinet-Abou, existaient des laboratoires affectés à la fabrication des parfums dont les formules étaient inscrites sur les parois des sanctuaires. Sur les murs du temple de Médinet-Abou sont gravés le calendrier des fêtes religieuses et la liste des « parfums de fête » utilisés pour chacune d’elles. Certains étaient brûlés dans des encensoirs ou servaient à parfumer les statues divines. Les techniques d’embaumement des morts consistaient à vider la tête et le corps et à les remplir de Myrrhe, de cinnamome, et d’autre parfums à l’exclusion de l’encens. Le corps après avoir été plongé dans un bain de natron pendant soixante-dix jour, était enveloppé dans des bandelettes de lin enduites d’un onguent aromatique.

    Pendant longtemps, les aromates ne s’employèrent que pour les cérémonies religieuses et les embaumements, mais, à mesure que la civilisation se développait, les riches Egyptiens achetèrent aux prêtres des parfums fabriqués dans les laboratoires des temples. Les onguents parfumés étaient employés pour enduire tout le corps afin de conserver l’élasticité des membres. On les mettait dans des vases de pierre et de métaux précieux, parfois de terre émaillée ou de verre irisé. Les parfums servaient également à embaumer les salles de festin où ils brûlaient dans des cassolettes richement ornées.

    Pendant leur captivité en Egypte, les Hébreux apprirent l’art de la parfumerie. Rentrés en Judée, fertile en fleurs et plantes odoriférantes, ils brûlèrent des parfums en hommage à leur dieu, conformément à l’ordre que Moïse avait reçu lorsqu’il ramena son peuple de captivité . L’autel à parfums devait être en bois d’acacia, de forme carrée, entièrement plaqué d’or pur, avec des cornes à chaque angle, entouré d’une moulure et muni de barres pour le transporter. Aaron devait y faire brûler chaque matin et chaque soir le « parfum perpétuel ». Sur cet autel ne devait être offerts ni parfums profane, ni holocauste, ni libation. L’huile d’onction sainte, composée de myrrhe, de roseau, de cassie, servait à oindre la tente de la rencontre, l’arche de la charte, la table et l’autel de l’holocauste, la cuve et les grands prêtres, Aaron et ses fils. Le parfum sacré contenait du storax, le l’ambre, du galbanum, de l’encens, en partie égales. Ni le parfum ni l’huile ne devaient être imités ou utilisés pour des usages profanes sous peine de retrancher le coupable de sa parenté. L’Ancien Testament donne les formules de l’huile et de l’encens sacrés, mais leur fabrication pose des problèmes qui restent sans solution.

    L’utilisation de parfums dans un but de séduction est rapportée par de nombreux exemples tirés de la Bible. C’est ainsi qu’Esther, avant de comparaitre devant le roi Assuérus qui était un ennemi de son peuple, oint son corps « pendant six mois avec de l’huile de myrrhe, puis pendant six mois avec des baumes et des crèmes de beauté » De même Judith, pour séduire Holpherne dans le dessein de le tuer, « quitte ses habits de veuve, lave son corps, avec de l’eau, et l’oint d’une épaisse huile parfumée » Les aromates étaient également utilisés pour parfumer le vin, la maison, les vêtements.

    Les parfums d’Arabie ne furent pas seulement connus des Egyptiens et des Hébreux, mais de toutes les grandes civilisations antiques. Quoique l’Arabie fournit aux Athéniens la myrrhe, l’encens et les essences les plus recherchées, les Athéniens, qui de tous les Grecs étaient ls plus renommés pour leurs talents de parfumeurs, accrurent considérablement la liste des plantes odorantes en usage. Ils introduisirent dans la parfumerie les essences d’iris, de rose, de crocus, de marjolaine et fabriquèrent le meilleur nard. Les boutiques des parfumeurs étaient alors un lieu de rendez-vous comparable au café. On s’y réunissait pour y discuter politique, affaires privées et publiques. Les Athéniens disaient « aller au parfum » comme nous disons « aller au café ». La Grèce fit des parfums un usage considérable. Pour rendre honneur aux dieux et aux morts, mais aussi pour le bien-être des vivants qui raffolaient des huiles parfumées, des vêtements odorants, des onguents contenus dans des vases d’onyx et des boites d’albâtre. Les Grecs allaient jusqu’à parfumer abondamment les salles de banquets et les vins. Le luxe des parfums fut poussé si loin chez les Grecs qu’une loi de Solon en défendit l’usage aux Athéniens, mais en vain.

    Les Romains aimèrent les parfums jusqu’à l’excès, quoique leur vente fut d’abord rigoureusement interdite. Ils en faisaient venir leurs colonies d’énormes quantités. Ils les employaient avec une profusion inégalée pour parfumer leurs bains, leurs chambres, leurs lits. Ils en avaient, de même que les Grecs, pour les différentes parties du corps. Ils en versaient dans leur vin et en répandaient sur les têtes des convives sous forme de pluie. Lors des funérailles de sa femme Pompée, Néron fit bruler plus d’encens que l’Arabie ne pouvait en fournir en une année.

    L’avènement de la religion chrétienne va correspondre à une proscription de la parure, des fards, du luxe et bien sûr des parfums, symbolisant la frivolité du monde païen. Les textes des pères de l’Eglise, tel que Tellurien ou saint Cyprien, condamnent tous les artifices de la beauté et exaltent les parfums de la vertu. Ces reprochent répétés furent, semble-t-il, de peu d’effet. Bien plus que les exhortations puritaines, c’est l’abandon progressif des pratiques funéraires liées aux parfums et la disparition des antiques réseaux commerciaux avec l’Orient qui provoquent, en Europe, une diminution de la consommation des produits parfumés. L’empire d’Orient conservera les techniques de la parfumerie grâce à Byzance, où se perpétuent les modes de vie gréco-romains. En Europe, l’usage des parfums décline pendant six siècles. Les substances parfumées ne sont plus liées aux habitudes sociales comme dans l’Antiquité. Elles sont couteuses et réservées à une catégorie sociale puissante. C’est avec les croisades et la reprise des échanges commerciaux avec l’Orient, par l’intermédiaire de Venise et de Gênes, que renaît le commerce des produits aromatiques.

    Les parfumeurs vont alors former des corporations jusqu’à la Révolution. En 1190, Philippe-Auguste octroie aux parfumeurs des statuts qui furent confirmés par Jean le Bon, le 20 décembre 1357, et par lettre royale de Henri III le 27 juillet 1582. Sous Louis XIV, les parfumeurs, appelés aussi parfumeurs-gantiers, prennent une grande importance. Leur corporation obtient des patentes enregistrées au parlement. Leurs armes sont « d’argent à trois gants de gueules au chef d’azur chargé d’une cassolette antique d’or ». En qualité de gantiers, ils avaient le droit de vendre gants et mitaines de toutes matières, ainsi que les peaux employées pour les gants, et comme parfumeurs, ils avaient le privilège de parfumer les gants et de vendre toute espèce de parfums. Les gants parfumés étaient alors forts à la mode. Ils sentaient le musc ou l’ambre. Les plus estimés étaient ceux de Frangipane et de Néroli. A la Révolution, les parfums portent des noms inspirés par les événements. Sous le Directoire et l’Empire, Napoléon et Joséphine aimant beaucoup les parfums, la parfumerie se transforme en s’appuyant sur la science. L’usage des parfums liquide à base d’alcool, technique qui suppose la maitrise de la distillation en alambic, se généralise. Avec cette technique, oubliée en Europe depuis la fin du monde romain et qui réapparait à la Renaissance avec la redécouverte de l’alambic, la parfumerie va prendre son visage moderne.

    Venus à l’origine d’Arabie, les parfums, n’eurent pas seulement une utilisation cultuelle et érotique, mais aussi, comme nous le verrons par la suite, ils furent liés à la prophylaxie des épidémies et à la magie.      

            


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