• Cris et chuchotements chez les fantômes

     

    Cris et chuchotements chez les fantômes

    Les défunts ne sont pas inaudibles, ni d'ailleurs forcément " aphones ", car il arrive aussi très souvent, dans l'Antiquité, que l'on entende des cris, des pleurs ou des gémissements sortir des tombeaux, tels ceux qui, selon l'historien Tacite, s’échappaient du tombeau de l'impératrice Agrippine, assassinée par son fils Néron au printemps 59. Le cri est d'ailleurs l'un des modes d'expression traditionnels des trépassés. Homère compare ainsi à des chauve-souris les âmes des prétendants de Pénélope, massacrés par Ulysse, et qui s'envolent aux Enfers avec de petits cris stridents, caractéristiques des spectres antiques.

    Les croyances touchant aux fantômes sont toutefois pétries de paradoxes, car on leur prête aussi très souvent la parole dans l'Antiquité. Ils s'expriment alors, selon les cas, d'une voix plus faible ou plus puissante que la normale. Les créatures surnaturelles sont presque toujours " sous " ou " surdéterminées " par rapport à la norme humaine. Dans une célèbre scène de nécromancie d'un roman d'Héliodore, un cadavre répond à sa mère - une horrible sorcière qui vient de la ranimer un court instant pour l'interroger sur le sort de son autre fils -  d'une voix sourde et rauque qui semble sortir de terre ou des profondeurs d'une caverne ". Ce qui rend en ce cas un filet de voix au défunts, ce sont certains breuvages seuls capables de leur rendre un moment force et vigueur - eau, lait et miel, vin ou sang - que les vivants offrent rituellement en libation aux morts. 

    Cris et chuchotements chez les fantômes

    Les esprits des morts savent aussi, quand ils le veulent, jouer des cordes vocales d'un être vivant comme d'un vulgaire instrument. Le sujet peut alors s'exprimer dans une langue inconnue ou avec une tout autre voix que la sienne, celle de l'esprit qui le possède comme dans un célèbre roman de Philostrate. Une mère éplorée s'y plaint de son fils de seize ans, qu'elle dit possédé depuis deux ans par un démon moqueur et menteur : 

    " C'est un très bel enfant, vous le voyez, eh bien ! un démon en est amoureux et il ne lui permet pas de garder toute sa raison ; il l'empêche d'aller à l'école, d'apprendre à tirer l'arc, et même de rester à la maison, et il l’entraîne dans des lieux déserts. Il n'a même plus sa propre voix, mais il fait entendre des sons rauques et caverneux, comme un homme adulte, et les yeux avec lesquels il regarde ne sont pas ses yeux. Tout cela me désole, je m'arrache les cheveux, et je cherche à ramener mon enfant, c'est tout naturel, mais il ne me reconnait pas. Quand j'ai eu l'intention de venir ici, le démon s'est révélé à moi par la bouche de mon enfant et il m'a dit qu'il était le fantôme d'un homme autrefois mort à la guerre, qu'à sa mort il était éperdument amoureux de sa femme, mais qu'elle avait fait offense au lit conjugal en épousant un autre homme trois jours après son décès. Il est devenu misogyne et il a élu domicile dans cet enfant. " 

    Simple démons de la puberté ou aliénation mentale ? On peut hésiter sur l'interprétation à donner aux symptômes décrits. Les Anciens, quant à eux, ne doutaient pas de leur origine, car les morts étaient, à leur yeux, des entités potentiellement dangereuses, capables de pénétrer dans le corps et l'esprit humains  et d'acculer leur victime à la folie. Les Romains disaient alors de l'être aliéné qu'il était larvatus, autrement dit "possédé par une larve", à savoir un "mal mort". On rendait en effet les mauvais esprits responsables de tous les phénomènes que l'on croyait "surnaturels", car inexpliqués, et inexplicables, par le savoir de l'époque : apoplexie, épilepsie, hystérie, impuissance ou stérilité, pestes et épidémies en tous genres. La science moderne les a élucidés depuis, ravalant bien souvent ces mauvais esprits au "simple" statut médical de virus ou de bactéries.

       Parmi eux, on compte aussi certains processus psychiques, en particulier celui du remords, auquel les Anciens avaient en quelque sorte donné une âme. Grecs et Romains étaient en effet convaincus que les esprits des morts venaient hanter les êtres qui leur avaient porté préjudice, comme le fantôme de la belle Cléonice : 

    " On raconte que Pausanias envoya chercher à des fins honteuses une jeune fille de Byzance d'illustre naissance, nommée Cléonice, et que ses parents, sous l'effet de la peur et de la contrainte, lui livrèrent leur enfant. Elle pria les serviteurs postés dans l'antichambre d'éteindre la lumière et, alors qu'elle s'avançait en silence dans l'obscurité vers le lit où Pausanias dormait déjà, elle trébucha et renversa la lampe par mégarde. Lui, réveillé en sursaut par le vacarme et croyant que c'était un ennemi qui l'attaquait, tira le poignard placé à son chevet et en frappa la jeune fille, qui s'écroula. Elle mourut de sa blessure et ne laissa plus, dès lors Pausanias en repos ; la nuit, son fantômes venait le hanter dans son sommeil et lui répétait avec rage ce vers épique : " Cours à ton châtiment : c'est un bien grand mal pour les hommes que la violence ". 

    On dit de nos jours que l'assassin revient toujours sur les lieux du crime ; dans l'Antiquité, c'est plutôt l'assassiné qui revenait sur les lieux du crime !    

     

     

     

     


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