• Blanche-Neige décryptée

     

    Blanche-Neige

    La plupart des contes populaires, ceux de Grimm ou de Perrault par exemple, renvoient à un très lointain passé qui, pour être immémorial, n'en possède pas moins souvent des bases historiques réelles. Il en a toujours été ainsi.

    L'empereur Julien (331 - 363 ) lui-même, dans une lettre au philosophe Héracléius disait : " Ce qui, dans les mythes, apparaît invraisemblable est justement ce qui nous ouvre la voie vers la vérité. En effet, plus l'énigme est paradoxale et extraordinaire, et plus elle nous enjoint à ne pas nous fier à la parole nue, mais à nous arrêter sur la vérité cachée. "

    Quant à Jacob Grimm, il estimait qu'il convenait de ne pas prendre ses contes à la légère :
    " Ce n'est pas du tout pour les enfants que j'ai écrit mes contes. Je n'y aurais pas travaillé avec autant de plaisir si je n'avais pas eu la conviction qu'ils puissent avoir de l'importance pour la poésie, la mythologie et l'histoire, aussi bien à mes yeux qu'à ceux de personnes plus âgées et plus sérieuses. "

    Blanche-Neige décryptée

    De tous les contes populaires receuillis et racontés par Grimm, le plus célèbre demeure incontestablement  Blanche-Neige, sans cesse réédité depuis sa première édition en 1812 et traduit dans toute les langues et définitivement popularisé par l'excellent dessin animé de Walt Disney.
    Mais, en procédant à la transcription littéraire de cette vieille légende allemande, Jacob Grimm et son frère Wilhelm savaient-ils que l'histoire de Blanche-Neige constituait un récit codé de l'un des épisodes les plus importants et les plus douloureux de l'histoire de l'ancien monde germanique ? Sans doute non. Toujours est-il que nous possédons aujourd'hui la clé de Blanche-Neige, et qu'il nous est désormais possible de décrypter ce conte dont la trame est connue de tout le monde.

    Rappelons-la cependant pour mémoire :

    Blanche-Neige est la fille d'un roi. Sa mère, l'ancienne reine, est morte, et son père s'est remarié avec une marâtre qui est jalouse de sa beauté.
    Contrainte de fuir dans la forêt, Blanche-Neige trouve refuge auprès des sept nains, qui l’accueillent et la défendent contre les manœuvres sans cesse répétées de la marâtre, laquelle n'hésite pas à tenter de la tuer.
    Finalement, tout rentre dans l'ordre, et la mauvaise reine trouve la mort, victime de ses propres manigances.

    Blanche-Neige décryptée

    Dans le conte de Blanche-Neige, l'épisode clé semble bien être celui du fameux miroir magique que la méchante reine ne cesse d'interroger :
    " Petit miroir, petit miroir accroché au mur, demande-t-elle, qui est la plus belle de tout le pays ? " Et alors le miroir répond : " Madame la reine, la plus belle ici c'est vous, mais Blanche-Neige est mille fois plus belle que vous ! "

    Or en allemand, miroir se dit Spiegel. il se trouve que le mot Spiegel désigne également les anciens recueils de droit germanique. C'est ainsi que l'on appelle Sachsenspiegel ( miroir de Saxe ) un célèbre recueil de préceptes juridiques compilé en 1222 par Eike Von Repgow. C'est encore ainsi que l'on nomme Schwabenspiegel ( miroir de la Souabe ) un recueil analogue, composé en Allemagne du Sud dans la seconde moitié du XIIIè siècle.
    Et que lit-on dans l'introduction du Sachsenspiegel ? Ceci :

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    " Ce livre dans lequel on rend compte du droit des Saxons portera le nom de " miroir des Saxons ". J'invite tout le monde à utiliser ce livre à la façon des femmes contemplant dans un miroir leur clair visage. "

    Dès lors, à la lumière de ce passage essentiel, il est loisible de comprendre que le miroir que la méchante reine du conte de Blanche-Neige interroge est en réalité un livre de droit, et, plus précisément, un livre renvoyant à un droit plus ancien que celui qu'elle représente elle-même en tant que seconde reine épousée par le roi : un droit plus ancien, dont les inspirateurs sont mort, mais qui survit dans leurs héritiers et
    descendants ( Blanche-Neige ) et dont il nous est dit explicitement qu'il est plus vénérable, plus authentique et plus accordé à l'âme populaire que le droit nouveau...

    Pour avancer dans le décryptage de Blanche-Neige, il faut savoir que, chez la plupart des peuples d'origine indo-européenne, le symbole du droit et de la justice est représenté sous les traits d'une femme. Chez les Grecs, Thémis est la gardienne des institutions légales, divines et naturelles. 
    Chez les Romains, la déesse de la justice porte le nom de syn, personnifie la justice et la vérité.

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    On sait assez peu de choses sur cette déesse, sinon qu'elle était la protectrice des accusés, et surtout qu'elle était la fille de la déesse Sif, personnification de la beauté et de la paix, et l'épouse du célèbre dieu guerrier Thor, dont l'un des rôles consistait, à l'aide de son fameux marteau, à protéger les paysans réunis en Thing ( ou Ding ), c'est-à-dire en assemblée judiciaire et législative. On retrouve aussi le nom de Ding dans la dénomination germanique du troisième jour de la semaine, le mardi.
    Quand au nom de Thor, on le retrouve, lui, dans la dénomination du cinquième jour, le jeudi. Par ailleurs, à la fin de l'ancien monde germanique païen ( qui est la période qui nous intéresse ici , Thor était le patron des mariages et confirmait les contrats.

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    Le conte de Blanche-Neige présente dès lors des similitudes évidentes avec ces différents aspects de la mythologie germanique. Blanche-Neige est la transposition populaire de Syn, la reine morte ( sa mère ) celle de Sif, et le roi celle du dieu Thor. Quant au rôle de la seconde reine, il ne renvoie, lui à aucune figure mythologique. Il symbolise clairement, en revanche, un fait historique, vécu comme une catastrophe par les couches populaires de l'ancien monde germanique. Quel est ce fait ? C'est ce que nous allons maintenant découvrir.

    L'histoire de l'Allemagne nous apprend à quel point les populations furent traumatisées par la substitution du droit romain au vieux droit coutumier germanique. Le point de départ de cette substitution furent les capitulaires de Charlemagne ( recueils de lois des Mérovingiens et des Carolingiens ) qui, avec l'appui de l'Eglise romaine réglementèrent et transformèrent peu à peu la vie social des germains. L'aboutissement de cette transformation fut l'établissement d'un droit tout à fait nouveau, le droit canon ( ou droit ecclésiastique ).

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    Or, on sait que la christianisation et l'introduction du nouveau droit dans le monde germanique se heurtèrent à de violentes résistances de la part de ces peuples attachés à leur indépendance, à leurs libertés, à leur religions et, bien sûr, à leur droit coutumier.

    Mais revenons au conte de Blanche-Neige. Sachant combien les Germains furent traumatisés par la répression clérical et par la suppression de leur droit traditionnel, le conte peut être interprété comme l'évocation métaphorique et populaire du conflit entre le droit coutumier germanique et le droit romain.
    La mort de la mère de Blanche-Neige correspond, à l'évidence, à la disparition de l'ancien droit dont le miroir est le témoin. Celui-ci dit explicitement à la nouvelle reine, personnification du nouveau droit romain, qu'elle n'est pas légitime, et que la légitimité est détenue par Blanche-Neige, héritière de l'ancien droit. Aussi est-ce la raison pour laquelle la nouvelle reine doit absolument faire disparaître la jeune princesse. Elle ne s'imposera définitivement que lorsqu'elle aura, à travers la personne de Blanche-Neige, extirpé les dernières racines de ce qui l'a précédée, autrement dit lorsqu'elle sera venue à bout de l'âme populaire, reflet de la beauté des anciens jours, et dont elle peut craindre le retour à tout moment.

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    Dans cette perceptive, la résistance victorieuse de Blanche-Neige exprime la nostalgie de ces anciens jours et l'espoir un peu chimérique de leur retour. A cet égard, le thème de la forêt occupe une place très importante dans le conte de Blanche-Neige. En effet, contrainte de fuir le château de son père, en exil par conséquent loin de sa propre patrie, l'héroïne trouve refuge dans la forêt.

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    On sait que, dans la religion germanique, la forêt est le lieu sacré par excellence, le temple des dieux. Dans le conte de Grimm, la forêt est donc l'ultime asile de l'âme populaire persécutée par la nouvelle religion et par le droit nouveau. Blanche-Neige est alors accueillie par les sept nains, qui ont toute l'apparence, très classique, des gnomes domestiques, des génies familiers et rustiques de la mythologie germanique.

    Qui sont en réalité ces sept nains ? Nous allons voir qu'ils sont le dernier maillon de l'étrange chaîne qui rattache le conte de Blanche-Neige au plus lointain passé de l'Allemagne.

    Si nous revenons à l'histoire de la diffusion du droit romain sur l'ancien territoire de l'Allemagne, nous découvrons qu'il existe une seule région ou l'ancien droit coutumier n'a jamais pu être totalement éliminé : il s'agit de la Frise. Chez les Frisons ayant échappé à cette souveraineté, l'ancienne constitution, fondée sur les communautés populaires, demeure en vigueur durant toute la période allant de 888 à 1272. Ces communautés populaire formaient sept provinces ou districts maritimes... lesquels subirent néanmoins des dommages considérables et de nombreuses attaques en voulant sauvegarder leur liberté...

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    Autrement dit, à l'époque où le droit romain avait été partout imposé en Allemagne, c'est seulement dans les sept petits districts de la Frise que perduraient les usages anciens. Ces sept district frisons sont, dans Blanche-Neige, tout simplement représentés par les sept nains, et c'est tout naturellement que Blanche-Neige vient se réfugier chez eux pour échapper aux persécutions de la méchante reine...

                                                                                          Extrait de " Inexpliqué " 1981


  • Commentaires

    1
    Jeudi 31 Octobre 2013 à 22:32

    Un Article fort intérressant ! Ayant vecu 11 ans en allemagne j'ai pu comprendre beaucoup a propos de la relation existant entre ce conte et l'histoire germanique...

    Quant à l'évolution des mythes et religion allaemandes, cet article me donne l'envie d'aller plus loin dans la lecture de mythologie Nordique .

    Merci encore pour les précisions sur les caractéristiques principale des déesses du droit et ses relation avec les puissants.. Peu-être qu'une petite adjoncition a propos des Mythologies grecques peuvent donner encore plus de précisions.

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