• Les grands visionnaires du pays provençal

     

    Qu'elle est mystérieuse, religieuse et sacrée, la Provence, cette terre auguste ranimée par l'aile des ombres et des magies perdues ! Que d'étoiles jalonnent le chemin des mages, depuis la crèche des Baux et le rais d'escarboucle des seigneurs provençaux jusqu'à la double étoile de Moustiers-Sainte-Marie, nous rappelant le divin attelage du bouvier céleste, Hercule, et les bœufs de Géryon.

      Oui, vraiment, par les nuits claires de Provence, les bergers de Giono peuvent croire un instant que " le ciel est sur la terre " ! Nostradamus l'avait bien compris, lui le natif de Saint-Rémy, qui fixa sa demeure à Salon pour y recueillir l'écho de la " mémoire des siècles "dont le sablier s'écoule vers le présent.

    Entre la fontaine miraculeuse de Vaucluse, qui inspira Pétrarque, et le plateau des Antilles, éternisant la mémoire des petits-fils d'Auguste au pied de cette chaîne des Alpilles justement célèbre, c'est là que Marius écrasa les envahisseurs teutons, en 102 avant J-C. C'est là, si l'on en croit les prophéties " que se déroulera la future bataille d'où naîtra cet empire qui mettra sa capitale en Avignon ". 

    Voici comment Mistral, en une poétique et visionnaire description, voit dans ses Mémoires et récits ce pays béni des dieux :

    " D'aussi loin que je me souvienne, écrit-il, je vois devant mes yeux, au midi, là-bas, une barre de montagnes dont les mamelons, les rampes, les falaises et les vallons bleuissaient du matin aux vêpres, plus ou moins clairs ou foncés, en hautes ondes. C'est la chaîne des Alpilles, ceinturée d'oliviers  comme un massif de roches grecques, un véritable belvédère de gloire et de légende.

    " Le sauveur de Rome, Caïus Marius, encore populaire dans toute la contrée, c'est au pied de ce rempart qu'il attendit le Barbares, derrière les murs de son camps ; et ses trophées triomphaux à Saint-Rémy sur les Antiques sont, depuis deux mille ans, dorés par le soleil. C'est au penchant de cette côte qu'on rencontre les tronçons du grand aqueduc romain qui amenait les eaux du Vaucluse dans les arènes d'Arles ; conduit que les gens du pays nomment " ouide di Sarrasin " parce que c'est par là que les Maures d'Espagne s’introduirent dans Arles. C'est sur les rocs escarpés de ces collines que les princes des Baux avaient leur château fort. C'est dans ces vals aromatiques, aux Baux, à Romanin et à Roque-Marine, que tenaient cour d'amour  les belles châtelaines du temps des troubadours. C'est à Montmajour que dorment sous les dalles du cloître, nos vieux rois arlésiens . C'est dans les grottes du Vallon d'Enfer, de Cordes, qu'errent nos fées. C'est sous ces ruines, romaines ou féodales, que gît la chèvre d'or. "

    Par une rencontre singulière, c'est non loin de l'antique Méthamis, évocatrice de légendes, de cités mortes, au pied des plateaux de Vaucluse, que se situe, dans un cadre de cyprès et d'oliviers tout proche d'Oppède et de Venasque, l'évocation du vieil Israël, avec un air de Toscane ou d'Assise.

    Pourquoi retrouve-t-on ici et non ailleurs la secte des chrétiens des Derniers Jours, les adeptes du Christ de Montfavet et, vers Bollène, le dieu du pèlerinage aux sources de Lanza del Vasto, revenu en ces lieux d'éternité, favorables aux prières des religions de sable et de soleil, après un long détour qui le mena près de Gandhi, sur les bords du Gange. Comme l'a souligné Maurice Pezet, " la secte des Chrétiens des Derniers Jours, ou Anges de l’Éternel, ne pouvait naître et durer en terre comtadine.

    Leur credo, naïvement altruiste, paraît une anticipation d'un nouvel âge d'or  : " La science de la vie est résumée par l'altruisme total, et, pour y arriver, il faut vivre " la loi universelle ". Chaque chose existe pour le bien de l'autre, et toutes choses ont communions entre elles. Le Soleil gravite sans heurt, sans bruit, pour le bien de toutes les planètes... Cette même loi se retrouve partout dans la nature, l'atmosphère, l'eau, l'air et même dans le corps de l'homme, où chaque organe est aussi altruiste. Par contre, le cerveaux de l'homme pense égoïstement , et c'est pourquoi il meurt, alors que, par sa constitution altruiste, tout s'accorde pour dire qu'il devrait vivre, aimer éternellement. "

    Revenons un instant sur Arles, aux destinées prodigieuses. Reflet de Rome dans les Gaules, elle vit couronner, sous les voûtes de Saint-Trophine, l'empereur Barberousse roi d'Arles, en 1178. " La tradition impériale avait quand même duré en Provence de l'an 29 avant J.-C., date à laquelle Octave fondait l'Empire, jusqu'en 1481 ; soit plus de quinze cents ans ", écrit Eric Muraise dans Saint-Rémy et les secrets de Nostradamus.

    Arles, la greco-latine, doit à Rome sa première enceinte, son aqueduc long de 75 km, son théâtre antique, ses arènes aux formidables assises, le palais impérial de Constantin, dont il subsiste aujourd'hui les thermes. A la Grèce, elle doit son port fluvial, sa Vénus marmocéenne, aux formes noblement classiques, surgie miraculeusement des fouille du théâtre et immortalisée par une nouvelle de Mérimée.

    Mais Arles partage avec Rome le privilège unique d'avoir offert à Auguste pour son triomphe un bouclier de marbre et, comme on l'a souligné justement, il s'agit d'un gage d'union, qui  marque une affinité singulière entre le Tibre et le Rhône. 

    A propos d'Arles, il faudrait encore évoquer la beauté des Arlésiennes, soulignée par leurs coiffes élégantes, au profil d'une beauté athénienne, louée par Mistral et Charles Maurras, ainsi que le mystérieux cimetière des Alyscamps, qui entoure la ville, avec ses funèbres allées de sarcophages aux toits grecs sous les grands arbres murmurants. Sur la chapelle Saint-Honorat, qui ferme la perspective de l'immense nécropole planté de cyprès, arbre de l'immortalité, se retrouve le sigle DM dont Nostradamus a fait la clé de ses prophéties, comme au musée d'art païen.

    C'est saint Trophime, envoyé de Rome par le pape Zosime pour occuper le siège épiscopal d'Arles au Vè siècle, qui choisi ce lieu, guidé par une inspiration divine, pour en faire le champ du repos éternel, lui qui avait tant fait pour les vivants. Gravissant la colline des Moulins-à-huile, il fut saisi par le calme, la douceur et la gravité des lieux : les pins bruissaient sous la caresse de l'air, les micocouliers faisaient une ombre délicieuse, et le saint pensa que les défunts y reposeraient dans la paix, tandis que les vivants viendraient s'y recueillir et y connaitre un avant-goût du Ciel. Le saint évêque entoura les lieux d'une enceinte de croix en bois d'olivier, arbre imputrescible une fois coupé.

    Quand vint l'instant de bénir la future nécropole, le Christ, en gloire, apparut à Trophime et lui dit : " Grâce à toi, Trophime, cette terre est sainte et demeurera protégée et libre à jamais des emprises des démons et des esprits malfaisants "

    A l'endroit où le Christ s'était manifesté demeura dans la pierre la marque de ses genoux et, afin de commémorer ce miracle, saint Trophime fit bâtir la chapelle de la Genouillade, donnant à ce lieu le nom d'Alyscamps, ou " Champs des Lys ", anagramme du séjours des bienheureux : les Champs Elysées. Puis il fit édifier aux quatre angles de la nécropole de grandes arches de pierre où furent rassemblés les restes des saints et des martyrs. La légende veut qu'il fût enterré là, ainsi que saint Cézaire et saint Honorat, tant et si bien que ces tombeaux illustres ne firent qu'accroître la gloire des Alyscamps au cours des siècles. Tous voulaient y mourir, tous voulaient y reposer, portés par le Rhône, devenu fleuve des morts pour la Gaule, comme la Gange pour l'Inde.

    Les corps des nombreux chrétiens qui désiraient y être enterrés étaient transportés sur des radeaux, les morts tenant entre leurs dents serrées l'humble pièce de monnaie, obole à Charon, le nocher des Enfers, quand on ne les déposait pas simplement dans des cercueils bitumés abandonnés au flot, signalés aux nautoniers par le tremblant fanal d'une lampe à huile posée à même la bière. La nuit, le clocher de l'église Saint-Honorat, au sommet duquel brillait une lanterne servant de fanal, chassait les mauvais esprits et guidait les funèbres convois à bon port. 

    L'Arioste et Dante, ces deux géants de la poésie, vinrent se recueillir en cette nécropole d'Arles, la " ville sainte " du Rhône. Comme à Montmajour, tout près de là, comme à Saint-Rémy, à Orange, la légende épique s'est emparée des lieux, évoquant les ombres de Charlemagne, de Guillaume d'Orange et des preux de Roncevaux. Paladins et patriciens, princes et gueux, saints, bateliers et podestats reposent dans la même terre arlésienne et ressusciteront un jour à l'appel des trompettes du Jugement dernier, tandis que les vivants connaîtront la royauté du Grand Monarque qui doit réveiller la chrétienté enfin rassemblée. Le sigle DM ou DMS (objet voué au dieux mânes), lisible sur les sarcophages païens et les tombes chrétiennes des Alyscamps, est lié à cet événement, ainsi que  nous le rappelle opportunément Nostradamus dans ses écrits.

    Une autre lettre jouera dans l'avenir un rôle important, comme cela s'est déjà vérifié dans le passé. Nous voulons parler de la huitième lettre de l'alphabet latin : le " H ". A-t-on songé combien d'Henri sont liés aux destinées et aux prédictions du mage de Salon et que le futur roi, annoncé par les Centuries, est nommé le
    " Grand Chyren ", anagramme d'Henryc ?

    En 1579, Henri III et sa mère, Catherine de Médicis, toujours en quête d'oracles et de prophéties, se rendirent en Provence, lors de leur " tour de France " des provinces, afin de raffermir la loyauté de leurs féaux sujets. 
    A cette occasion, ils ne manquèrent pas de consulter Nostradamus, en sa bonne ville de Salon. Plus tard, en 1600, l'année qui ouvre le Grand Siècle, Henri IV devait lui aussi honorer la Provence de sa visite et faire son entrée triomphale en Avignon, accompagné de son épouse, Marie de Médicis, recevant l'hommage de la cité qui éleva à cette occasion sept arcs triomphaux du signe H, en l'honneur du nouvel Hercule gaulois et de la nouvelle Diane.

    Le prophète et voyant de Salon avait prévu, sous le signe fatidique de la lettre H, marquée par la puissance de Pluton, le déchaînement des forces incontrôlées liées à la fin du cycle. mais cette force pouvait aussi bien jouer dans un sens maléfique que bénéfique, selon l'usage qui en serait fait.

    Maléfique s'avérait la lettre H, ou de mauvais augure, si l'on songe que Henri II, Henri III et Henri IV, les seuls rois capétiens à avoir porté ce nom, périrent tous trois de mort violente, et si l'on veut bien se souvenir, plus près de nous, du monogramme H qui est l'initiale de Hitler, dont l'apparition marqua le monde d'une aussi tragique empreinte. " H.H." sont également les initiales de l'empereur du Japon Hirohito, sous le règne duquel la ville d'Hiroshima fut réduite en cendre par la bombe atomique lancée le 6 août 1945, jour de la fête de la Transfiguration, signe d'une terrible inversion des symbole. La lettre H désigne encore la bombe thermonucléaire et se rappelle à notre souvenir dans la centrale nucléaire de Cadarache, en Provence, sur les bords de la Durance. L'encadrement nucléaire de la Provence se complète d'ailleurs par l'usine atomique de Pierrelatte au nord et celle de Marcoule un peu plus au sud, flanquée de la base de missiles du plateau d'Albion.

    Mais H est encore l'initiale du futur roi de Blois " Grand Monarque " et " empereur d'Occident " qui doit régner sur l'Europe " avant la fin des temps " sous le nom d'Henri V de France et d'Henri VIII du saint Empire. N'oublions pas, dans cette évocation, un personnage mythologique, le héros Hercule, symbolisant la force bénéfique victorieuse, dont les douze travaux sont un résumé de l'oeuvre de la nature, par opposition à l'antinature. Est-ce un hasard si le roi de France Henri IV est désigné dans le labyrinthe royal comme 
    le " nouvel Hercule gaulois triomphant ", le géant Ogmios ?

    Dans les centuries de Nostradamus, le lettre H inaugure le sigle "HDMP" aux obscures interprétations, et le fameux oracle d'Horappolo, cher à l'Astrophile, qui réunit la puissance conjuguée d'Horus l'Egyptien et  (le Soleil levant) d'Appolo, le fils de l'Hellage (le Soleil au zenith), en hélios (Tout-Voyant).

    Mais la lettre H, par une application inversée de la hiérarchie spirituelle, qui parodie le sacré en sacrilège, peut bien désigner aussi l'Antéchrist, que beaucoup confondront avec le Grand Monarque, bien qu'il sorte de l'Abime, c'est-à-dire de l'Hadès, monde de la haine et de l'horreur.

    La Provence est concernée au premier chef par les Centuries de Nostradamus car elle est la plaque tournante des événement qui doivent accompagner la consommation prophétique. Marseille est mentionnée pas moins de sept fois par Nostradamus, dans les quatrains II-53 (grande peste de 1723), X-58 (Seconde Guerre mondiale) pour ce qui est des événements passés : et pour l'avenir dans les quatrains III-86 : " Un chef venu d'Italie ira en Espagne par la mer. Il s'arrêtera à Marseille " ; III-79 : " Les ennemis s'empareront de la ville " ; IX-28 " les musulmans débarqueront dans le port phocéen quand l'Italie aura été envahie du côté de l'Autriche " ; X-88 : " encore l'invasion et l'occupation par l'ennemi " ; XII-59 : " Marseille sera livrée à toutes sorte de luttes " ; VII-3 : " après une grande victoire sur mer, les habitants de Marseille, avec ceux de Barcelone et de Salins (?) seront dans la joie ".

    Antibes, les îles de Lérins, au large de Cannes, ainsi que les îles d'Hyères, les îles d'Or de Mistral, sont évoquées dans le quatrain VII-37 : " Léryn, Stechades  nefs, cap dedans la nerte ", pour signifier le naufrage ou la défaite d'une grande flotte de guerre.

     Ce que Nostradamus nous annonce à travers les autres quatrains, fort nombreux, où il est question de la Provence et en particulier des villes d'Avignon, d'Arles, de Saint-Remy, d'Orange, de Salon d'Aix, de Bonnieux, des Baux, c'est le déroulement de grands combats sur le sol méridional, combats qui verront la victoire du Grand Monarque sur ses ennemis, qui sont aussi les ennemis de la chrétienté. Cette victoire s'accompagnera de la restauration de la Monarchie universelle.

    Dans Avignon, tout le chef de l'Empire
    Fera arrest pour Paris désolé : 
    Tricast tiendra l'Annibalique ire
    Lyon par change sera mal consolée.

    Le docteur de Fontbrune, un des meilleur exégètes de Nostradamus, donne cette interprétation :

    Le Roy de Blois en Avignon régner
    Une autre fois le peuple en monopole,
    Dedans le Rosne, par murs fera baigner
    Jusques à cinq le dernier près de Nole.

    Ensuite, le prophète voit la révolution s'imposer en Italie et l'invasion du pays entraîner la persécution de l'Eglise et le repli du Saint-Siège en Provence.

    Après une période d'accalmie de courte durée, les guerres reprendront, suivies du dépeuplement et de la ruine des villes du littoral méditerranéen : Nice, Monaco, Pise, Gêne, Savone ; Marseille sera investie et mise au pillage. Enfin, après de grandes tribulations, les nouveaux croisés triompheront du Croissant (l'Islam ?), le Grand Chyren (Henry) rétablira le pape sur le siège de Rome, libérant la France et l'Italie, qui jouiront d'une période de paix et de bonheur. Le sceptre et les lis triompheront en attendant la " montée de la Bête sortie de l'abîme " qui propulsera l'Antéchrist sur la scène mondiale, avant le bouleversement général de la " fin du monde ", qui ne sera peut-être que la fin " d'un monde ".

    Un dernier mot sur le blason de la Provence car il est symbolique et chargé de sens. Les véritables armes de la Provence ne sont pas celles de l'Aragon : d'or à quatre pals de gueules. Elles ne sont pas on plus celles de l'Anjou, qui portent un Lambel de gueules et une fleur de lis d'or sur fond d'azur. Le véritable et authentique blason de la Provence est celui de la sainte ville d'Aix, capitale historique des rois et comtes de Provence jusqu'à la Révolution. Ces armoiries sont celles de Louis 1er, duc d'Anjou, roi de Sicile et de Jérusalem, fils de Jean le Bon, roi de France.

    Certains auteurs de l'époque ajoutent à ces armes : " sur le tout d'Aragon qui est d'or, à quatre pals de gueules ".

    Tel est donc le blason intégral et ordonné de la Provence, que le magistrat suprême de la ville d'Aix garde jalousement en l'hôtel de ville et sur lequel le conseil d'Etat veille.

    Si le blason d'Aragon est cher, c'est parce que c'est celui de Béatrice, qui apporta la Provence en dot à Charles d'Anjou, et pour des raisons dynastiques et linguistiques : les langues catalanes et provençale sont sœurs. Ces armes résument le passé de la Provence et préfigurent son destin à venir.

    Relisons enfin le poète de Maillane et son Ode à la race latine, aux allures prophétiques :

    " Dresse-toi, race latine, sous la chape du soleil ; le raisin brun bout dans la cuve, le vin de Dieu jaillira bientôt. Avec ta chevelure qui se dénoue au vent sacré du Thabor, tu es la race lumineuse qui vit de joie et d'enthousiasme. "

     


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