• Le pays de Cocagne

    Le mythe du pays de Cocagne fait son apparition en plein essor de la société médiéval. L'historien brésilien Hilârio Franco-Junior, qui a consacré une étude passionnante au mythe médiéval, date sa gestation dans la tradition orale du XIIè siècle et son apparition sous sa forme littéraire du milieu du XIIIè siècle. C'est Li Fabliau de Coquaigne, rédigé dans le nord de la France, qui, s'inspirant de nombreuses sources plus anciennes, propose la première et la plus complète description du monde à l’envers.

    Alors que l'Etat, de plus en plus présent, et l'Eglise dont le pouvoir ne cesse de croître, cherchent à réglementer et à encadrer tous les aspects de la vie, ce pays imaginaire émerge par réaction aux carcans sociaux, économiques et moraux qui figent la société. Le fabliau, en s'inscrivant pleinement dans la tradition carnavalesque, prend le contre-pied des valeurs qui s'imposent dans la société occidentale  le travail, le calendrier chrétien avec son rythme soutenu de fêtes et de jours ouvrables, de jeunes et de jours gras, la sexualité maîtrisée en vue de la seule procréation, la modération.

      Or, le pays de Cocagne est un haut lieu de l’inversion de ces valeurs. Ici, le travail, avec son lot d'efforts physiques et d'injustices dans la distribution, est banni à tout jamais. Au contraire, c'est le plus paresseux qui gagne le mieux sa vie. La sexualité débridée y est de rigueur et les sexes ont les même droits : Tout en chacun est libre de choisir le ou la partenaire qu'il souhaite. L'orgie permanente n'aboutit pas à la procréation. Mais celle-ci n'est pas nécessaire car, si personne ne naît dans le pays, personne n'y meurt. Le rythme naturel qui va de la naissance à la maturité, au déclin et à la disparition n'existe pas : il suffit de boire à la fontaine de Jouvence pour rester éternellement imberbe, au seuil de la maturité. Le pays de Cocagne ignore le temps ou, plutôt, il fait fi du temps exigeant : le fête permanente y est de mise et les plaisirs de la bouche font la loi.

         C'est la présence obsessionnelle de la nourriture qui permet à Jacques Le Goff de définir cette utopie médiéval comme le " mythe de la ripaille ". Si le Moyen Âge souffre d'une double frustration, le pays de Cocagne jouit d'une abondance sans limites. Et l'abondance est avant tout alimentaire. Ce n'est pas un hasard si l'on croit reconnaître dans le mot cocagne et ses analogue toute sorte de friandises, par exemple le provençal coca ou le néerlandais cockaenge (gâteau).

    La nature généreuse offre à l'homme tout ce dont il a besoin et bien davantage. Mieux encore, la nature se substitue à la culture. Les paysans et les cuisiniers n'ont pas à s'échiner : le vin coule en rivières, les broches et les côtelettes servent d'enclos aux champs de blé, les flans tombent en pluie trois fois par semaine. Les cerfs et la volaille, cuits sur la braise et en marmite, ne demandent qu'à être mangés ou emportés gratuitement. Les maisons mêmes sont comestibles : les toits sont fait de jambon et d'esturgeons et les poutres de saucisses. Les tables dressés font partie du paysage et n'attendent que les convives de tout état. La nature est si prolifique qu'elle fait pousser dans les champs des bourses pleines de sous - mais personne ne les ramasse car l'argent n'a pas cours. Et les drapiers et les cordonniers, ces rares travailleurs, imitent la nature en distribuant gracieusement des robes et des chaussures qui s'adaptent toutes seules aux clients. En homme du nord, l'auteur du fabliaux, un trouvère ou un goliard, exalte le chaud : la nourriture chaude, les vêtements chauds et le printemps éternel qui berce par sa douceur les habitants bienheureux du pays.    

     

     

     


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