• Elpénor au bord du Styx

    Les fantômes sont des êtres de passage du fini à l'infini. Ils ne sont ni morts ni vivants, ils sont les passagers du Temps, vivants sans entrailles, passagers du néant. 

    Le plus évident des exemples de ces passagers de l'instant est celui d'Elpénor, ce compagnon d'Ulysse qui, mort accidentellement, sans que le héros aux mille souffrances en ait été averti, vint implorer qu'on lui fit les rites funéraires, faute de quoi il serait condamné à errer à la lisière du monde des morts et à hanter la conscience des vivants. C'est la définition exacte du fantôme : une apparition qui, de surcroît, parle ! Virgile reprendra l'idée du fantôme qui réclame les honneurs funèbres avec le Palinure du chant VI qui clôt les errances d'Enée.

    Le texte fondateur est pour l'occident la fameuse Nekuïa d'Ulysse, au chant XIde l'Odyssée. Circé, la magicienne après avoir tenté d'ensorceler Ulysse pour le séduire, se résout à l'aider à descendre aux Enfers pour qu'il y découvre son avenir mais aussi des figures du passé. 

    Les morts suscitent d'abord l'effroi et il faut se les concilier. C'est une chose de les voir, il faut aussi leur parler. Pour cela, le vivant Ulysse doit accomplir des incantations et des libations. D'abord le mélikraton, le lait miellé : par le lait blanc, symbole de vie, il dissipe la noirceur de la mort ; par le miel il adoucit son amertume. Puis, par le vin, il surmonte sa peur car une légère ivresse fait tomber les inhibitions. Par l'eau lustrale, il se purifie au moment d'entrer dans un espace sacré. Enfin, par le sang salé d'un sacrifice, il gave les morts de leur nourriture préférée et leur redonne un peu de la substance qui va leur permettre d'être identifiés et de parler. Sur une stèle du Louvre, Ulysse écarte les ombres qui l'entourent pour atteindre Tirésias et entendre son avenir. Entre la supplique d'Elpénor, le chagrin de découvrir sa mère, descendue chez Hadès pendant sa longue absence, et l'insatiable curiosité de son avenir, la rencontre du héros grec avec les spectres des défunts nous permet d'appréhender trois besoins profondément humains, espérer, pleurer, savoir. 

     

     

     


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