• Louis XIV a-t-il écrit les pièces de Molière ?

     

    Louis XIV et Molière déjeunant à Versailles 

     

    Nul doute que Molière fut l'un des plus grands écrivains français. De la rue des Vieilles-Etuves où se nichait l'atelier de son père, tapissier du roi, à la place enviée d'auteur préféré de Sa Majesté, quel chemin parcouru par celui que, tout petit, son grand-père Cressé emmenait à la Porte Saint-Bernard applaudir le célèbre trio de farceurs Turlupin, Gros-Guillaume et Gaultier-Garguille !

    Or, aujourd'hui certains prétendent que Molière... n'était pas Molière !

    Les spécialiste de la littérature aiment s'amuser. Déjà, l'un d'eux nous a prouvé que Shakespeare était un pauvre homme totalement incapable d'avoir écrit une seule des pièces que lui attribue la postérité trompée : 
    Le Marchand de Venise, Roméo et Juliette, Mesure pour mesure, Le Songe d'une nuit d'été et le reste, tout le reste, seraient en vérité dus au génie modeste et anonyme d'un grand seigneur anglais soucieux de garder l'incognito et qui dissimula sa personnalité sous le nom de l'humble comédien chargé de la mise en scène de ses chefs-d'oeuvre.

    Il semble bien que cette thèse, pourtant émise par de véritable érudit, n'ait pas convaincu beaucoup de lecteurs. Néanmoins quelques curieux s'en divertirent.

    On est en droit de penser que les auteurs de ce jeu de massacre se seraient contentés de la tête du grand élisabéthain. Il n'en est rien, et c'est maintenant l'auteur de Dom Juan qui a succédé à Shakespeare sous la loupe insidieuse des nouveaux inquisiteurs. N'a-t-on pas déjà dit que Molière n'a pas écrit une seule ligne des vingt-cinq comédies dont nous lui faisons gloire ? Puis vient alors cette surprenante affirmation : l'auteur véritable de ces magnifiques pièces ne serait autre que Louis XIV.

    La première réaction que l'on a à la lecture de cette thèse, c'est, bien sûr, de la considérer comme extravagante. Le chroniqueur coupable de cette facétie n'a-t-il pas eu l'idée, tout simplement, de mystifier ses
    contemporains ? Et n'est-il pas lui même, finalement la seule victime de ses déductions ? Pourtant, les arguments développés ne manquent pas de poids, et il ne sera pas inutile de les examiner avec la rigueur nécessaire à une seule affaire de cette importance. On pourra juger par ce qui suit.

    A l'âge de quatorze ans, le jeune Jean-Baptiste Poquelin savait à peine lire et écrire. A seize ans il  commença à suivre les cours du collège Louis-le-Grand, qu'il abandonna à vingt ans pour s'engager, sous un nom d'emprunt, dans une bande de comédiens ambulants. Avec eux, il parcourut la province, menant une existence miséreuse  et terne dont rien, durant quinze année, ne laissa présager son futur génie.

    En 1658, la troupe dont il faisait partie s’arrêta à Rouen, et l'on apprit que, durant ce séjour, le famélique Molière quitta ses camarades à plusieurs reprises pour se rendre, assez mystérieusement, à Paris.
    Pourquoi aller à Paris ? Qui désirait-il y rencontrer ? On parla d' "entretiens secrets avec de grands personnages".

    Quelles que fussent les raisons de ces escapades dans la capitale, elle portèrent, de out évidence, leur fruits : quelques jours plus tard la troupe se présentait aux portes de Paris avec armes et bagages. Molière est alors subitement promu comédien de Monsieur, frère du roi, puis comédien du roi lui-même, pourvu de pensions, comblé de faveurs dès la représentation de la première pièce qu'il donne aux Parisiens, Les Précieuses ridicules, qui est un chef-d'oeuvre.

    Et le voilà qui bafoue la Cour, sans s'accorder le moindre répit ni la plus petite trêve, moquant les marquis, fouaillant la noblesse, ridiculisant les médecins, cravachant ceux-là même dot la famille royale est le plus entichée, stigmatisant, en Dom Juan, l'insolence et la dépravation des grands, soulevant les problèmes les plus hardis et abordant les questions les plus embarrassantes, celles que le roi ne veut pas voir poser : l'influence néfaste des faux dévots, la distinction des classes sociales, la vision effrayante de la misère du petit peuple. 

    Le plus incroyable est que nul ne proteste contre les audaces de cet énergumène qui semble décidé à ne vouloir respecter rien ni personne...

    Il est vrai que certaines observations posent questions : tandis que des gentilshommes de la haute lignée se retrouve à la Bastille pour le plus anodin des pamphlets, Molière a toute la liberté du monde pour distribuer à qui lui semble bon, ses critiques et ses quolibets. Il accumulera des haines farouches et absolument irréductibles sans qu'aucune d'elles, n'ose jamais se manifester. En vain l'archevêque de Paris tente-t-il d'arrêter ce flots de railleries qui déferle sur les institutions les plus saintes, les plus respectables !
    Le comédien fait la sourde oreille et riposte par des nasardes.

    D'où lui vient donc cette témérité ? Pourquoi, seul, a-t-il la hardiesse de rire alors que les plus puissant et les mieux en cour se taisent et font mine d'admirer ?

    Voici maintenant l'étonnante réponse à nos questions : Molière est un simple prête nom, c'est le roi lui-même qui, sous le masque, s'ingénie à réformer les mœurs de sa Cour, contre laquelle il ne veut ni ne peut entrer en guerre ouverte. Grâce à ce stratagème, il poursuit sans péril ni violence la politique de Richelieu : discipliner la noblesse, faire entrer les bourgeois dans le rang, libérer l'Eglise gallicane. Il met ses conception à la portée de la foule et s'en fait le vulgarisateur, sachant bien que le peuple ne lit pas ses ordonnances, mais écoute ses farces qui font rire.

    De plus, il trouve ici l'avantage de pallier ses faiblesses personnelles : certaines de ses comédies ,e sont plus que des plaidoyers galants en faveur des dérèglement royaux. Le grand monarque s'amuse aussi comme un fou à satisfaire ses petites rancunes : ses médecins ne sont pas épargnés et la Cour les reconnait dans la galerie des grotesques que Molière fait défiler sous ses yeux.

    Un ambassadeur, que le Roi-Soleil a reçu dans tout l'éclat de sa gloire, s'avise-t-il de montrer de la hauteur et de n'être pas suffisamment ébloui devant les fastes dont on l'entoure ? Vite, "Molière" est appelé à la rescousse : il faut venger le roi de l'insolence de cet Oriental et voilà, sur scène, l'ambassade turque du Bourgeois gentilhomme, le Mamamouchi dont tout le monde va faire des gorges chaudes.

    L'oeuvre de Molière refléterai donc, d'étape en étape, toutes les préoccupations de Louis XIV, ses idées, ses goûts, les incidents marquants de la première partie de sa vie et de son règne. Par ailleurs, il faut avouer que cette oeuvre s'adapte intimement à ce que nous savons de Louis XIV.

    Qui plus est, aucune pièce de Molière ne se rapporte à un événement de son existence... Comment justifier la présence de ce mur qui sépare l'homme de ses productions ? Exception faite de l’Impromptu de Versailles, il n’apparaît jamais sous aucun de ses personnage. Jamais l'on y trouve le moindre souvenir de ses voyages et de sa vie nomade, aucun trait ne rappelant, même de loin, sa vie mouvementée.

    Les contemporains de Molière ne nous ont rien appris qui permette de fixer sa mystérieuse physionomie, et ce silence laisse la porte ouverte à toutes les légendes. Pour quelles raisons, par exemple, la Gazette de France, qui nomme très souvent les écrivains en vogue, mentionnent leurs succès et fait état de leurs œuvres, n'imprime-t-elle jamais le nom de Molière ? En février 1673, elle annonce, avec un grand luxe de détails éplorés, la mort du père Lalemant, prieur de Sainte-Geneviève, conseiller du roi et elle néglige de signaler qu'elle vient de perdre celui que Boileau proclamait " le plus rare des écrivains du siècle".

    A part quelques signatures apposées au bas de paperasses notariées ou d'actes d'état civil, nous ne possédons pas une ligne tracée par cet homme qui a tant écrit. Pas un manuscrit de ses pièces, pas un brouillon, pas un vers, pas un mot griffonné sur l'épreuve d'une affiche ou sur celle d'une de ses comédies.

    On le sait, Molière écrivait au roi. Ses placets sont imprimés en tête de ses pièces : au frontispice de Tartuffe, on en trouve trois, que l'auteur de cette comédie subversive traça certainement de sa main. Que sont devenus les originaux ? Qui eut l'audace incroyable de les prendre dans les archives royales afin de les détruire ?

    Et, si l'on admet qu'il fut une enseigne, et rien d'autre, comme voilà expliquée l'étonnante faveur de ce comédien dont l'audace va souvent jusqu'à effleurer la puissance royale ! Son crédit auprès du roi surpassa celui des plus illustres et des plus dévoués serviteurs de la monarchie. Ce roi, qui le défendit contre ses plus redoutables ennemis, tint à manifester, en toute occasion, la protection dont il le couvrait : jamais personne, ni ses enfants, ni son frère, n'avait obtenu l'honneur insigne de s’asseoir à sa table et de partager son repas. Il n'y eut qu'une seule exception à cette inflexible étiquette : Molière.

    Quelque temps après son mariage avec une artiste de sa troupe, le comédien eut un fils, dont le roi exigea d'être le parrain. La marraine fut Madame Henriette d'Angleterre, duchesse d'Orléans. Le duc Créqui, premier gentilhomme de la chambre, et la maréchale de Plessis-Praslin tinrent le bébé sur les fonts baptismaux de Saint-Germain-l'Auxerrois. Remarquons une curieuse irrégularité dans le premier sacrement du fils de l'illustre comédien : il ne fut pas inscrit sous le nom de son père, Poquelin, mais sous le pseudonyme de Molière, auquel il n'avait aucun droit. On notera aussi son prénom, son unique prénom : Louis...

    Déterminé à éclaircir cette énigme fascinante, un grand érudit, Eudore Soulié, décida au début du XXè siècle de retrouver coûte que coûte des fragments de l'écriture de Molière afin de la comparer à celle du roi. Ainsi, on serait définitivement fixé et s'évanouirait en un éclair le voile de suspicion qui plane sur l'homme et son oeuvre.

    Il fouilla les archives de toutes les études de notaire où il espérait relever sa trace. La moisson fut abondante et précieuse et, si nous connaissons à peu près les parents et les alliés de Molière, c'est au livre de Soulié que nous en sommes le plus souvent redevables. A la suite de ses premières investigations, Soulié fut encouragé par le gouvernement d'alors à poursuivre, dans les provinces qu'avait traversées, deux siècles plus tôt, la troupe de Molière, l'enquête commencée sous de si fructueux auspices.

    Soulié se mit alors en route... mais revint malheureusement bredouille. Malgré toute sa science, malgré la curiosité passionnée qui entretenait son zèle et l'empêchait de fléchir, malgré les facilités que lui procurait la mission officielle dont il était investi, il ne trouva rien.

    L'énigme restera donc entière, et les chercheurs nombreux qui ont succédés à Eudore Soulié ne purent rien apprendre de plus que lui. Ce n'est pas la seule énigme qui enténèbre la vie de Molière et c'est bien pour cette raison que, dans cette trouble obscurité, toutes les hypothèses, y compris les plus saugrenues, les plus fantaisistes, semble jeter un peu de lumière, lumière sans nul doute trompeuse. Il y a quelques années un téméraire ne s'avisa-t-il pas d'établir que Molière était l'homme au masque de fer ! Il lui fallut deux gros volumes, et plus d'un lecteur, après avoir tourné la dernière page de l'ouvrage, murmura : "Qui sait ?"

     

     

      

     

     


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