• Le Diable à Paris

     

    Le diable à Paris

    A Paris comme ailleurs, le Satan traditionnel que nous donnent à connaitre l'imagerie et la tradition, avec ses cornes et ses pieds fourchus, n’apparaît guère avant le XIè et le XIIè siècle. Et pour l'historien des religions, c'est avant tout une figure étonnamment composite, bien davantage qu'une entité originale du dogme chrétien.

    Afin de combattre l'influence des anciens rites et de la faire disparaître en profondeur, le christianisme s'est efforcé d'en assimiler, d'une manière ou d'une autre, les éléments principaux quand ils pouvaient s'accorder sans trop de mal avec ses propres conceptions. Il a bâti ses églises sur les vieux temples et donné à ses Grandes Mères les traits de la Vierge Marie. De la même manière, il a insensiblement transformé Esus, Pan ou Cernunnos en une image unique, celle du diable, à laquelle, il a superposé l'entité par excellence maléfique du Satan de la Bible.

    Tout cela devait laisser subsister une foule de croyances et d'habitudes religieuses, qui sont, pour beaucoup, à l'origine de l'histoire mystérieuse de Paris. Culte d'Isis, magie des druides et rites en tout genre, devenus occultes par nécessité, vont traverser les siècles malgré les anathèmes.

    Le règne du Satan parisien ne pouvaient trouver meilleur terrain où s’exercer. A l'origine, cependant, et durant une grande partie du
    Moyen-Age, les rôles ne sont pas aussi bien départis.
    Malgré les ordonnances et autres capitulaires, on vit toujours le temps du merveilleux, des songes prophétiques, des charmes et des enchanteurs. Il n'est pas facile, autant pour les responsables religieux que pour les fidèles, de démarquer le nouvel ordre des croyances de l'ancien.

     

    Le Diable à Paris

      

    Parmi ces maître à penser, l'un des plus éminents est Albert de Cologne, qui est justement demeuré dans les mémoires sous une image pour le moins paradoxale : celle du théologien et du savant parfaitement orthodoxe et celle du magicien qui a laissé aux siècle à venir le plus célèbre de tous les grimoires de basse sorcellerie, Les Merveilleux Secrets du Grand et du Petit Albert !

    Issus de la prestigieuse famille des comtes de Bollestaedt, il est né en Allemagne, dans le diocèse d'Augsbourg. Entré dans l'ordre de Saint-Domonique, il a étudié à Padoue, à Bologne puis à l'université de Cologne, l'une des plus renommées de tout le monde chrétien, avant de venir s'installer à Paris pour y enseigner.

     

    Le Diable à Paris

    Pour un " moderne ", le personnage est des plus curieux. Il est à la fois un spécialiste de l'exégèse des Écritures, un savants très en avance sur son temps, un alchimiste et un occultiste redoutable. On connait une partie de sa correspondance avec Roger Bacon, autre chercheur insolite qui serait parvenu à découvrir la pierre philosophale, ses échanges avec Raymond Lulle, qui rêve lui aussi à la fabrication initiatique de l'or, ou avec l'étrange Arnaud de Villeneuve, de Montpellier, lui aussi à la fois " abstracteur de quintessence ", magicien et philosophe...

    Dans sa maison de la rue Perdue, il a construit un laboratoire. Il y pratique la magie cérémonielle et, sans doute, la nécromancie, encore point trop réprimée par les autorités ecclésiastiques de ce temps. Le feu perpétuel brûle sous l'athanor où s'opèrent les transmutations secrètes. Déjà, cependant, il faut agir avec prudence quand on s'occupe de ces choses. Le soufre alchimique commence à sentir son enfer...

     

    Le Diable à Paris

    " ... Le mage alchimique doit être discret et silencieux, écrit maître Albert, habiter une maison particulière, dans laquelle il y ait deux ou trois pièces réservées à ses travaux, choisir son temps et les heures de son travail, être patient et persévérant, en exécutant selon les règles, la trituration, la sublimation, la calcination, la solution, la distillation et la congélation, ne se servir que de vaisseaux de verre ou de poterie vernissée.."

    Malgré sa notoriété, le savant aura maille à partir avec les tenants du nouvel ordre des choses en la personne de l'un des meilleurs disciples, Thomas d'Aquin, qui acquerra par la suite la renommée de théologien que l'on sait. Le jeune homme admire son maître, mais il refuse d'admettre
    " la magie naturelle des herbes et des plantes, influencées par les étoiles ".
    Il ne veut pas entendre parler d'astrologie, et encore moins d'évocation nécromantique.

    Selon les témoins de l'époque, l'alchimiste aurait réussi à fabriquer, dans le laboratoire de la rue Perdue, une tête artificielle douée de mouvement et capable de répondre aux questions qu'on lui posait. Pour Thomas d'Aquin, c'est un défi à la création divine, que les dogmes interdisent de singer.
    D'autant qu'à travers les lèvres de métal on murmure que maître Albert fait s'exprimer les morts, voire de ces esprits de la nature, sylphes et autres génies, que le christianisme réfute. 

    Après des heures de polémique avec Albert le Grand, le disciple brisera la tête maléfique à coups de bâton.

     

    Le Diable à Paris

    C'est bien lui, cornes et rictus, qui apparaît aux vantaux latéraux de
    Notre-Dame de Paris. Les chanoines commandèrent ces ferronneries à un serrurier du nom de Biscornet, dans les années vingt du XIVè siècle.
    L'homme accepta. L'occasion était belle et unique d'assurer sa réputation pour un jeune artisan plein d'ambitions. Mais le travail était trop important pour sa forge. Alors il se coula un soir par les rues basses de l'île et gagna l'officine d'un suppôt de Satan, le nouveau réprouvé à la mode. Il signa un pacte, comme le célèbre docteur Faust, avec le sang, de son index. Et le diable l'assura de son assistance.

     

    Le Diable à Paris

      

    La veille du jour ou il devait rendre son oeuvre, il tomba en syncope. Quand il s'éveilla, les chanoines de Notre-Dame étaient déjà là, admirant des ferronneries grandioses auxquelles il n'avait pas un seul instant prêté la main. Satan avait œuvré pour lui.

    On est encore de nos jours stupéfait par la qualité du travail. Dès 1724, l'historien de Paris, Paul Sauval relevait cette énigme :

     

    Le Diable à Paris

    "... Ces portes sont admirées de tout ce qu'il y a de serruriers. Le bas est tout couvert de bouillons et de revers de feuilles tournées et travaillées avec étonnement, tant pour la grandeur que pour la beauté de l'ouvrage, et d'autant plus que ceux du métier n'ont pu connaitre aisément sa fabrique, car les uns croient que c'est du fer moulé, qu'ils appellent " fer de barreau " : d'autres disent qu'il est fondu et limé ; d'autres prétendent qu'il est battu au marteau... Ce qui est certain, c'est que ce secret fut perdu par la mort de Biscornet, qui avait si peur qu'on ne le lui dérobât que personne, à ce qu'on dit, ne l'a vu travailler..."

    On posa les vantaux en grande pompe. Mais, cela fait, nul ne les put ouvrir.
    Il fallut les asperger d'eau bénite et réciter l'exorcisme pour y parvenir.
    Biscornet, le serrurier, se cacha pendant des semaines et relut son pacte, qui ne lui laissait sans doute guère d'échappatoire. Il mourut peu après, et l'on raconte que sur sa tombe, au cimetière des Innocents, le vieillard satanique se livra à d'étranges conjurations pendants les mois qui suivirent...

    Ce moyen Age parisien fourmille décidément de contradiction.
    Le 18 mars 1314 on juge Jacques de Molay, grand maître du Temple, et les dignitaires de l'Ordre sur le parvis de Notre-Dame. Ils seront brûlés dans l'île aux Juifs pour hérésie, sortilèges, vénération d'idoles, sodomie et autres griefs. Peut-être étaient-ils trop riches. Peut-être  aussi garderaient-ils certains secrets retrouvés par les adeptes en Orient ou dans les multiples régions du monde d'alors, contrôlées par les commanderies de l'Ordre. Peut-être encore voulaient-ils, parallèlement à leur allégeance monastique à la religion du Galiléen, se souvenir de ces anciens cultes, aux rituels très profitables, que le christianisme taxait, dès le XIVè siècle, de basse sorcellerie.

     

    Le Diable à Paris

      

    Le petit Baphomet du portail de l'église Saint-Merri n'est pas d'époque, quoi qu'on ait écrit. Il date des rénovations de l'architecte Viollet-le-Duc, au siècle dernier. Des sociétés initiatiques se réclamant du Temple le reconnaissent cependant aujourd'hui pour une image tout à fait fidèle de l'idole mystérieuse des chevaliers du Temple. Elles le révèrent dans les cellules, souvent souterraines, où l'on se réunit entre initiés, à quelques pas de l'église. Cette dernière est elle-même le théâtre de rites que l'autorité ecclésiastique tolère, si elle ne les admet pleinement.
    L'ésotérisme templier a survécu, quelque fantaisistes ou étranges que soient parfois les formes qu'il a choisies.

    Le Diable à Paris

    On a condamné le Temple en 1314 mais, 60 ans plus tard, le plus célèbre des alchimistes, Nicolas Flamel, n'a pas été un seul instant inquiété !
    Son histoire est trop connue pour qu'on la rapporte en détail. Il est curieux qu'elle ne soit pratiquement jamais mise en doute. Le petit écrivain public qu'il était s'est un beau jour trouver à la tête d'une fortune colossale.
    Au retour d'un voyage initiatique à Saint-Jacques-de Compostelle, il parait qu'il a découvert la fameuse pierre des philosophes, qui transforme tout en or dans le creuset des alchimistes ! Ce pourrait être une légende, mais les faits sont là. Le modeste artisan a richement doté l'église de Saint-Jacques-la-Boucherie, dont subsiste uniquement aujourd'hui la célèbre et mystérieuse tour Saint-Jacques. Avec Dame Pernelle, son épouse, ils ont fait construire à leurs frais toute une arcade du cimetière des Innocents.
    Et, au numéro 51 de la rue de Montmorency, ils ont bâti une maison ( toujours en place ) où les pauvres gens sont logés gratuitement pour peu qu'ils s'engagent à réciter un Pater et un Ave pour le repos des trépassés...

    Flamel était-il un homme de Dieu, comme il l'a mille fois prétendu, ou du Diable, comme il a été souvent dit ? Nul  ne le saura sans doute jamais.

     

    Le Diable à Paris

    Il se peut qu'il ait eu connaissance de certaines données pratiques de la magie de l'Ancien Monde qui lui ont mystérieusement permis de faire aboutir ses desseins. Peut-être a-t-il évoqué les défunts pour lesquels il demandait de prier dans son auberge ouverte au tout-venant... 
    La condamnation sans appel de toute forme de nécromancie et d'invocation des esprits par l'autorité religieuse a certainement une raison d'être.

    Le diable à Paris

     Quoi qu'il en soit, le mystère de Flamel et de Dame Pernelle demeure. Ils ont acquis gloire et fortune par des moyens jugés, même à leur époque, énigmatiques, Ils ne sont presque pas mythiques, puisqu'il subsiste des traces tangibles d'eux-mêmes et de leurs actes... Dieu ou Diable, ils ont marqué l'histoire étrange de Paris d'une empreinte spécifique qu'il faudra bien quelque jours reconnaître pour telle...

      


  • Commentaires

    1
    Jeudi 20 Mars 2014 à 04:06

    Excellente chronique. On prend vraiment plaisir à la lire. Merci.
    Votre passage sur Nicolas Flammel me parait extrêmement pertinent, d'autant plus si l'on considère qu'il fut Nautonier de Sion, ce qui expliquerait la subite fortune dont il disposa, quand bien même il n'aurait jamais "fabriqué" d'or..  
    J'en suis arrivé aux mêmes conclusions dans mon roman
    "JEANNE D'ARCADIE ou la secrète couronne" 
    Cordialement,
    Jack Minier

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