• La chasse aux sorcières

     

     

    La période médiévale ne fut pas exempte de procès de sorcelleries ; Jeanne d'Arc elle-même dut affronter cette épreuve de janvier à mai 1431. Ce mouvement judiciaire naquit d'ailleurs véritablement un siècle auparavant, vers 1326, lorsque le pape Jean XXII promulgua en Avignon la bulle Super illius specula qui assimila la sorcellerie à une hérésie, une déviance religieuse.

    Les accusations et condamnation ne se multiplièrent pas pour autant par la suite. Si Jurdana de Irissari fut brûlée dès 1329 en Basse-Navarre, il fallut attendre 1390-1391 pour que le prévôt de Paris orchestrât en France les deux premiers procès officiels de ce genre, deux procédures qui s'achevèrent par l'exécution par le feu de quatre femmes. A vrai dire, ce n'est qu'à la fin du XVè siècle que s'accéléra l’acharnement contre les "sorcières", et ce jusqu'au milieu du XVIIè siècle. Désormais armé notamment de la bulle Summis desiderantes affectibus (1484) du pape Innocent VIII et du tristement célèbre "Marteau des sorcières" que Jacques Sprenger et Henrich Kramer publièrent en 1486, les autorités, en particulier l'Inquisition, disposaient d'armes impitoyable pour anéantir les suppôts de Satan. D'autres textes officiels et ouvrages complétèrent régulièrement ces écrits et constituèrent un véritable arsenal à destination des chasseurs de sorcières, comme la Constitutio Criminalis Carolina (1532) de Charles Quint, le Demonomanie des sorciers (1580) de Jean Blondin, et le Démonolâtrie (1595) de Nicoas Rémy. Certains au contraire, s'opposèrent à ces procs et réagirent en conséquence. Réfutant la magie et rejetant la sorcellerie dans le monde de l'imaginaire, l'humaniste repenti Cornelius Agrippa, le médecin Jean Wier, l'érudit Montaigne et l'archevêque de Contorbéry William Laud furent parmi les rares à s'insurger, vainement contre ces pratiques.

    La lutte contre les sorcières devient alors un phénomène social. Bien que les chiffres soient sujets à caution, il est probable qu'environ 100 000 procès se tinrent à travers l'Europe durant la période moderne, avec un pic entre 1560 et 1630, et que la moitié se conclurent par un condamnation à mort. Ce constat cache cependant une forte disparité régionale. L'Europe méridionale, malgré le poids de l'inquisition en Espagne et l'omniprésence de l'Eglise en Italie et l'Angleterre des Stuart furent relativement épargnées, à la fois peu confrontée tant aux procès qu'aux sentences capitales. Au contraire, la France et surtout l'Europe centrale furent aux premières loges de la chasse aux sorcières. Ainsi, la Suisse seule fut le théâtre de 8000 procès, soit plus que le total des îles britanniques et que celui des pays scandinaves qui ne dépassèrent pas chacun 5000 procédures judiciaires. Ce dernier chiffre est tout aussi éloquent lorsque l'on sait qu'il correspond au nombre d'exécutions dans le monde helvétique. De leur côté, les territoires allemands sont particulièrement hostiles à la sorcellerie. Ainsi, entre autres exemples, 99 "sorcières" furent exécutées à Wurzbourg en 1616 et 600 le furent  entre 1623 et 1630 dans l’évêché de Bamberg où, d'ailleurs une Hexenhauss (maison de sorcières) fut spécialement bâtie pour enfermer les accusées.

    Cette répartition géographique des procès n'est pas le fruit du hasard. Au-delà des hystéries collectives propres aux temps de guerre, épidémies et autres famines, ce furent tout d'abord les populations des zones pauvres et éloignées des grands centres de pouvoir, donc avec moins d'accès à l'éducation, qui furent les plus sujettes à accuser, juger et condamner aux flammes les sorcières. Le monde urbain resta relativement à l'écart de ce mouvement. Prenons pour exemple le royaume de France où les procès furent nombreux dans le Languedoc mais plus rare dans la capitale ; entre 1564 et 1639, période phare de cet épisode historique, le Parlement de Paris n'organisa que 750 procès pour sorcellerie et n'exécuta que 10% des 1094 accusés . Dans un contexte très rural où le manque d'éducation se conjuguait à des croyances encore prégnantes, les autorités locales menèrent une politique de justice impitoyable dont certaines femmes firent les frais. Le but était d’asseoir un pouvoir politique parfois contesté que de christianiser en profondeur une société paysanne superstitieuse qui gardait des traces de paganisme, notamment en terre germanique. La dimension religieuse fut incontestablement le second facteur qui caractérisait les contrées où se concentraient les procès pour sorcellerie, à savoir les zones de confrontations, voire de conflits entre catholiques et protestants. En effet, chaque camp accusait son concurrent de diabolisme et s'appliquait à combattre les complices du diable avec zèle afin de conforter et de prouver sa place de seul représentant de Dieu sur Terre. Les femme accusées de sorcellerie ne jouèrent alors que le rôle de bouc émissaire là où ces religions tentaient d'imposer leur dogme, comme ce fut le cas là où les deux Eglises coexistaient, et notamment dans les terres germaniques et helvétiques.

    Au fil des décennies puis des siècles, la chasse aux sorcières déclina cependant. Un certain équilibre religieux s'instaura entre catholicisme et protestantisme tandis que la société moderne imposait des standards qui firent oublier ceux du Moyen Âge. De plus, le cartésianisme et l'essor de la science, encore timide, contribuèrent à calmer les esprits. Dès 1620, le Parlement de Paris commença à se désolidariser de ce type de procès, avant qu'un édit de Louis XIV mette fin au crime de sorcellerie en 1632. Même la papauté, déjà, en 1657, s'était insurgée par décret contre les abus de ce type de procès. Si des "sorciers" furent encore tuées par la populace au cours du XIXè siècle, les derniers procès officiels se tinrent au XVIIIè siècle. En 1684, Alice Moland fut la dernière d'entre elles, exécutée en Angleterre, et Veronika Zeritschim clôt ce chapitre de l'histoire en terre impériale, en 1756. En 1782, Anna Göldi fut décapitée dans le canton suisse de Glaris ; dernière sorcière identifiée, sa mort précède de peu celle de deux femmes inconnues qui furent brûlées dans la ville de Poznan en 1793. Leur décès marque la fin des procès de sorcelleries en Europe. A l"heure ou Diderot publie son Encyclopédie, en 1778, la sorcellerie n'est plus qu' "opération magique, honteuse ou ridicule, attribuée stupidement par la superstition, à l'invocation et au pouvoir des démons ".       

     

     

     


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