• Collodi

     

    Peu de livres auront accédé à une telle universalité, et aussi durablement, que les Aventures de Pinocchio. Et pourtant, rien ne prédestinait leur auteur à l'immortalité : c'est du reste à peu près le seul ouvrage qu'on lui connaisse aujourd'hui, et les circonstances qui l'on amené à prendre la plume pour donner naissance à l'un des personnages les plus célèbres de toute la littérature féerique sont rien moins que retentissantes.

    Il s'est trouvé simplement qu'un journaliste italien nommé Carlo Lorenzini, qui écrivait sous le pseudonyme de Collodi, avait de grosses dettes de jeu à éponger. Il s'est trouvé également que les directeurs du Giornale per i bambini désespéraient de le compter parmi les collaborateurs de ce magazine enfantin qu'ils venaient de fonder à Florence.

    Alors, le très dilettante Collodi dut se résigner : sans enthousiasme apparemment, mais motivé par l'espoir d'une substantielle rémunération, il envoyait bientôt le premier épisodeb de la Storia di un burattino, avec ce petit mot à l'attention de Guildo Biagi : " Je t'envoie cet enfantillage. Fais-en ce que tu voudras. Mais si tu l'imprimes, paie-moi convenablement afin de me donner l'envie de continuer. "

    Le premier épisode parut donc le 7 juillet 1881 et ce n'est qu'en 1883 que l'ensemble devait être réuni en volume, sous son titre définitif.

    Qui était donc cet écrivain toscan né en 1826 à Florence, et dont la personnalité s'est totalement effacée, aux yeux de la postérité, derrière sa créature ? Collodi appartenait à la génération des intellectuels italiens qui avaient lutté les armes et la plume à la main pour l'indépendance et l'unité de leur patrie, et qui avaient foi en une Italie généreuse et libérale.

    En 1848, Collodi avait témoigner d'une remarquable indépendance d'esprit en fondant un journal satirique, Le Lampion, expérience qu'il allait recommencer en 1853 avec le Scaramouche. Mais son tempérament frondeur et aussi un certain penchant à la paresse faisaient qu'à cette époque où il écrivait Les Aventure de Pinocchio, il ne se sentait guère à l'aise dans une Italie qui avait certes conquis définitivement indépendance et unité, mais qui étouffait quelque peu sous le carcan du moralisme réactionnaire et bourgeois.

    Aussi n'est-ce pas sans raison que l'on a pu considérer ses Aventures de Pinocchio comme un adieu nostalgique et amer à sa propre enfance et à ses idéaux trahis, et même comme une subtile et malicieuse invitation à la révolte et à l'anarchie... Collodi devait mourir en 1890, sans avoir eu conscience d'avoir donné au monde un impérissable chef-d'oeuvre.

    Récit féerique et conte moral, Les Aventures de Pinocchio illustrent parfaitement, selon Jacques Lourcelles, l'idée que se faisait Henry Miller du livre idéal, à savoir " Une oeuvre condensée, limpide, alchimique, mince comme une gaufre et absolument Hermétique ".

    Les péripéties tour à tour burlesques et terrifiantes que subit la marionnette de Collodi contée dans une langue précise, lumineuse et véritablement toscane, ont un effet de quoi séduire les amateurs d'énigmes structuralistes ou freudienne. Et certains ne se sont pas privés de gloser autour de cette oeuvre beaucoup plus étrange qu'elle peut paraître de prime abord, tel Gérard Genot, à qui l'on doit une fort intéressante Analyse structurelle de Pinocchio

    Rappelons pour mémoire quel est le principe narratif des Aventure de Pinocchio : un morceau de bois doué de vie et de parole est taillé en marionnette par un vieux bonhomme qui lui donne le nom de Pinocchio. Mais la marionnette fait montre d'un caractère singulièrement rebelle, et au terme de multiples aventures initiatiques, souvent cruelles, que Pinocchio acquiert une forme humaine. Le récit se termine ainsi "Comme j'étais drôle quand j'étais un pantin ! Et comme je suis content maintenant d'être un enfant comme il faut ! " Toute l’ambiguïté du conte "moral" de Collodi se trouve ramassée dans cette dernière phrase terriblement ironique.

    Car Collodi, qui écrivait pour les enfants de la bourgeoisie de Florence, ne s'était manifestement résigné qu'à contrecœur à faire un petit garçon "comme il faut" de son impertinente marionnette. Il y a en effet dans Les Aventures de Pinocchio une savoureuse apologie de la fantaisie enfantine, et tous les malheurs qui s'abattent sur la marionnette sont moins l'effet de son "incorrection" que de la méchanceté des adultes.

    A cet égard, Collodi s'inscrit bel et bien parmi les maitres de l'éducation libertaire, ce que le cinéaste italien Luigi Comencini a admirablement compris dans sa délectable adaptation cinématographique (1972) dont il convient de dire quelques mots. 

    Infiniment plus intelligent et plus profond que celui de Walt Disney, le Pinocchio de Comencini se distingue en premier lieu par l'originalité de la transposition à l'écran. Procédant à une astucieuse inversion du principe narratif, le cinéaste transforme Pinocchio en petit garçon, celui-ci redevenant marionnette chaque fois qu'il passe les bornes de la "bienséance" : "Grâce à ce petit stratagème, explique Comencini, j'ai pu faire appel à un gamin qui n'a rien de l'enfant compassé, prétentieux, de la fin du livre, à un vif-argent effronté, sympathique, comme le Pinocchio marionnette. Et j'ai conservé telle quelle sa lutte contre la fée qui veut le dresser pour faire de lui un petit garçon bien sage, alors qu'il voudrait simplement être un petit garçon tout
    court. "

    Ajoutons pour finir que le Pinocchio de Comencini fait revivre avec une exactitude bouleversante le très dur monde rural toscan auquel appartiennent les personnages, un monde que Collodi n'avait fait, mais sans aucune équivoque, que suggérer.

     


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